Caroline Broué
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Le bruit des images

Suivi par 88 abonnés

Billet de blog 11 oct. 2008

Le tir photographique

« C’est par mes yeux que je comprends les choses », écrivait Henri Cartier-Bresson en 1963. C’est par ces mots que l’historien de la photographie Clément Chéroux, conservateur au musée national d’Art moderne Centre Pompidou, ouvre son petit livre sur le pape de la photo du XXe siècle, « l’œil du siècle », Henri Cartier-Bresson, le tir photographique (Gallimard Découvertes).

Caroline Broué
Journaliste, productrice radio
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« C’est par mes yeux que je comprends les choses », écrivait Henri Cartier-Bresson en 1963. C’est par ces mots que l’historien de la photographie Clément Chéroux, conservateur au musée national d’Art moderne Centre Pompidou, ouvre son petit livre sur le pape de la photo du XXe siècle, « l’œil du siècle », Henri Cartier-Bresson, le tir photographique (Gallimard Découvertes).

Henri Cartier-Bresson, dit HCB, aurait eu cent ans cette année. Né le 22 août 1908 à Chanteloup, en Seine et Marne, il est mort 96 ans plus tard en août 2004.

© 

Ce « Découvertes » de Clément Chéroux est un événement à double titre : hommage à celui qui fut sans doute le plus grand photographe du XXe siècle, il consacre également l’entrée d’un photographe au répertoire de la collection des éditions Gallimard, preuve avec HCB que la photographie accède au rang d’art majeur.

Une première partie sur « les années de formation » nous rappelle que Cartier-Bresson a eu très tôt le goût de l’art, qu’il a pris des cours de dessin et de peinture dans les années 1920, et qu’il a fréquenté les surréalistes. A la fin des années 1920, il rencontre un couple d’Américains Gretchen et Peter Powel, qui l’initient à la photographie artistique. « Les premières photos que j’ai vues, par l’intermédiaire d’amis américains, sont les photos d’Atget et de Kertész » racontera-t-il plus tard. C’est au cours des années 1930 que celui qui signe alors le plus souvent « Henri Cartier » devient vraiment photographe. Il décide de devenir photographe au retour d’un premier voyage en Afrique, et repart sillonner les routes du monde, de l’Europe de l’Est (Berlin, Budapest, Varsovie) au Mexique en passant par l’Espagne, l’Italie, New York, avec son Leica, l’appareil qui ne l’a jamais quitté. C’est au cours de ces premières années-là que HCB élabore son style, « entre pureté géométrique et fulgurance surréaliste » écrit Clément Chéroux. Lors de son séjour à New York en 1935, il s’initie au cinéma aux côtés de Paul Strand, puis rentre en France travailler avec Jean Renoir, dont il devient l’assistant. En 1937, il accepte le poste de reporter salarié que lui offre Louis Aragon dans Ce soir, le journal communiste que l’écrivain vient de créer. Fait prisonnier en 1940 par les Allemands, Cartier-Bresson reste trois ans en captivité avant de parvenir à s’évader. En 1944, il photographie la Libération de Paris, puis réalise un documentaire sur le retour des prisonniers de guerre. En 1947, HCB inaugure une rétrospective de ses photographies au MoMA de New York ; la même année il fonde l’agence Magnum avec ses compères Robert Capa, David Seymour, William Vandivertet Georges Rodger. Cette agence est considérée encore aujourd’hui comme la référence du photojournalisme, et ses membres, qui se disent « auteurs », sont parmi les meilleurs photographes vivants, dont les œuvres portent un regard singulier sur le monde. Puis Cartier-Bresson repart. Il est en Inde au moment de la mort de Gandhi, en Chine au commencement de la République populaire, en Indonésie au moment de son indépendance, en URSS après la mort de Staline. Cet homme a traversé le siècle en parcourant le monde, et il a enregistré sur sa pellicule les événements historiques les plus marquants des années 1930 aux années 1970.

Le chapitre 4 du livre développe « l’esthétique de l’œuvre » de HCB. Refus du sensationnalisme, plein cadre, noir et blanc, composition géométrique sans recadrage, mobilité et discrétion, le style Cartier-Bresson est défini autant par des principes éthiques qu’esthétiques. Il a contribué à faire du Leica, en tant que « prolongement de son œil », un objet culte. Et il a érigé l’expression d’ « instant décisif » en théorie artistique. L’instant décisif, pour HCB, c’est « la reconnaissance simultanée, dans une fraction de seconde, d’une part de la signification d’un fait et de l’autre d’une organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment ce fait. » Pour illustrer ce propos, Clément Chéroux prend l’exemple d’une photo fameuse des arènes de Valence en 1933, et son analyse de l’image est éclairante. Il montre cependant que l’œuvre de Cartier-Bresson ne peut pas être réduite à cette approche, et qu’à la fin de sa vie, le maître lui-même se disait exaspéré par cette expression. C’est pourquoi Chéroux lui préfère l’expression de « tir photographique » , qui donne son titre au livre, et dont HCB disait que c’était sa « grande passion ». Le tir photographique comme le tir au fusil ou à l’arc. Pour Chéroux, « la notion de tir photographique permet de mieux envisager l’opérateur dans son rapport au monde. Elle s’applique de surcroît à un plus large éventail de l’œuvre, en tenant compte de son évolution. »

A partir des années 1970, Henri Cartier-Bresson ne photographie plus pour la presse. Il se consacre à l’édition de ses livres et à ses dessins. Le dernier chapitre du livre de Clément Chéroux s’intéresse à la célébrité et à la postérité de HCB. « L’enfant prodige de la photographie française » fut pour nombre de ses pairs une figure tutélaire, un père mythique. Mais pour lui « qui avait fondé sa pratique sur la discrétion », la notoriété et les honneurs ne procuraient pas que du plaisir. Qui plus est, cette célébrité faisant de HCB une « institution », elle lui a valu des critiques d’une nouvelle génération d’artistes qui se sont construits sur le refus de ses principes et qui ont défendu une photographie radicalement différente, avec recadrage, célébration de l’intime et du banal, couleurs fortes.Pour Chéroux, les choses sont claires : il s’agit là d’ « oedipes mal réglés », même s’il reconnaît que le dernier grand projet du photographe, en 1968, un grand portrait intitulé Vive la France et publié en 1970, a sans doute donné du grain à moudre à ses détracteurs, tant il montrait une France pittoresque et séculaire, coupée des réalités de l’époque. Il fut associé (à tort) aux grands noms de la photographie humaniste, Doisneau ou Ronis, considérés par leurs cadets comme la tradition française, la « photographie à la papa ».

Le 3 août 2004, Henri Cartier-Bresson s’éteint. La presse est unanime : « L’œil du siècle s’est refermé ». Il faut lire pour terminer les « Témoignages et documents » qui donnent souvent une richesse supplémentaire à cette collection Découvertes chez Gallimard, et qui là prennent un relief particulier. Cette partie comporte des textes de Cartier-Bresson sur la photographie, et notamment un qui date de 1952, préface à son recueil Images à la sauvette. C’est en quelque sorte le manifeste photographique de Cartier-Bresson, que Chéroux reprend dans sa totalité et qu’il fait suivre de trois textes rares, parus à l’époque dans des revues et non republiés depuis. Le choix des « Entretiens et interviews » mérite également le détour, tant on y voit l’artiste à l’œuvre. Les « Aphorismes » sont toujours utiles et instructifs. Quant aux « Points de vue des photographes », on retiendra surtout le propos de Raymond Depardon dans Le Monde à la mort de HCB : « Il a imposé le regard et le statut de photographe ». Ce regard prodigieux et ce statut trop souvent décrié auxquels ce petit livre très complet rend hommage.

Clément Chéroux, Le tir photographique, Découvertes Gallimard, 160 pages, 13,50 €

Une grande rétrospective de l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson a eu lieu de son vivant, en 2003, à la Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, à Paris.

Le centenaire d’Henri Cartier-Bresson est l’occasion d’une exposition à la Fondation qui porte son nom à Paris, intitulée « Henri Cartier-Bresson / Walker Evans, photographier l’Amérique (1929-1947) », qui est l’hommage sans doute le plus conforme au personnage, connu pour détester les célébrations. Par ailleurs, La Fondation HCB a également voulu susciter la recherche, en encourageant la production d’un colloque international organisé en deux temps: le premier s’est tenu à Cerisy-la-Salle du 4 au 7 octobre, sous la direction de Jean-Pierre Montier, président de l’Université Rennes II ; et le deuxième doit avoir lieu au Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, les 14 et 15 novembre, en plein Mois de la Photo, sous la direction d’Anne Cartier-Bresson, conservatrice du patrimoine, directrice des ateliers de restauration de la Ville de Paris.

Enfin, les éditions Gallimard s’associent à la célébration en publiant d’une part le premier volume de la collection « Découvertes » consacré à un photographe, ainsi qu’un recueil d'articles du journal Le Monde, sous la direction de Michel Guerrin, consacrés à HCB de 1955 à 2007, intitulé Henri Cartier-Bresson et Le Monde, sous la direction de Michel Guerrin.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Gauche(s)
En Seine-Maritime, Alma Dufour veut concilier « fin du monde et fin du mois »
C’est l’un des slogans des « gilets jaunes » comme du mouvement climat. La militante écologiste, qui assume cette double filiation, se lance sous les couleurs de l’union de la gauche sur ce territoire perfusé à l’industrie lourde, qui ne lui est pas acquis.
par Mathilde Goanec
Journal — Santé
Comment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes
Les urgences de l’hôpital Pellegrin régulent l’accès des patients en soirée et la nuit. Cela ne règle rien aux dysfonctionnements de l’établissement, mettent en garde les urgentistes bordelais. Épuisés par leur métier, ils sont nombreux à renoncer à leur vocation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Europe
En Italie, Aboubakar Soumahoro porte la voix des ouvriers agricoles et autres « invisibles »
L’activiste d’origine ivoirienne, débarqué en Italie à l’âge de 19 ans, défend les ouvriers agricoles migrants et dénonce le racisme prégnant dans la classe politique transalpine. De là à basculer dans la politique traditionnelle, en vue des prochaines élections ? Rencontre à Rome. 
par Ludovic Lamant
Journal — Moyen-Orient
Le pouvoir iranien en voie de talibanisation
La hausse exponentielle des prix pousse à la révolte les villes du sud et de l’ouest de l’Iran. Une contestation que les forces sécuritaires ne parviennent pas à arrêter, tandis que le régime s’emploie à mettre en place une politique de ségrégation à l’égard des femmes.
par Jean-Pierre Perrin

La sélection du Club

Billet de blog
par Bésot
Billet de blog
Le service public d’éducation, enjeu des législatives
Il ne faudrait pas que l’avenir du service public d’éducation soit absent du débat politique à l’occasion des législatives de juin. Selon que les enjeux seront clairement posés ou non, en fonction aussi des expériences conduites dans divers pays, les cinq prochaines années se traduiront par moins ou mieux de service public d’éducation.
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Ce qu'on veut, c'est des moyens
Les salarié·es du médicosocial se mobilisent à nouveau les 31 mai et 1er juin. Iels réclament toujours des moyens supplémentaires pour redonner aux métiers du secteur une attractivité perdue depuis longtemps. Les syndicats employeurs, soutenus par le gouvernement, avancent leurs pions dans les négociations d'une nouvelle convention collective avec comme levier le Ségur de la santé.
par babalonis
Billet de blog
Macron 1, le président aux poches percées
Par Luis Alquier, macroéconomiste, Boris Bilia, statisticien, Julie Gauthier, économiste dans un ministère économique et financier.
par Economistes Parlement Union Populaire