Welcome to John Lennon Airport

Me voila arrivé à l'aéroport ce samedi 28 Août 2010... Alors que je viens de passer sous un panneau de bienvenue "Welcome to Liverpool John Lennon Airport" suivi d'une phrase d'"Imagine" reconvertie en en phrase évocation "Above us only sky", j'envoie un texto à Terry pour l'avertir pour qu'il arrive "on time" me chercher au dépose minute. Ici aussi, le temps c'est de l'argent, comme à Roissy, dès qu'on dépasse 10 minutes de stationnement.... on paye. "Above us only sky"... C'est sûr, Lennon était un rêveur.

welcome liverpool

Lorsque Terry m'avait demandé si je voulais faire le "Magical Mystery Tour", sorte de "package tour organisé" minuté, ressassé des milliers de fois pour les touristes qui viennent en pélerinage à Liverpool, je lui avais répondu non. Ce qui m'intéressait c'était "son" Liverpool, ses témoignages, ceux de ses proches, ses amis, sa famille, ce qu'ils avaient vécu lors de ces cinquante dernières années.

Liverpool vit de son port, des docks, de la construction navale. Mais la deuxième source de revenus, c'est aujourd'hui le tourisme... Alors ça vaut bien le coup de donner le nom de Lennon à l'aéroport.

Sorti de l'aéroport, nous filons directement chez lui, et chemin faisant on aperçoit une usine désaffectée... Pas très loin du quartier où habitait George Harrison étant jeune. Cette usine, c'était la "metal box" on l'appelait comme ça ici, on y fabriquait toute sorte de boîtes de métal, pour conditionner les produits alimentaires entre autres... Cette usine employait environ 2000 personnes jusque dans les années quatre-vingt et donnait du travail aux jeunes qui sortaient de l'école. Terry me raconte que le Gouvernement de l'époque (Thatcher) ne voulait plus d'industrie en Angleterre, et se concentrera massivement sur le développement de la finance à la City... Je saisis l'occasion pour demander à Terry, si je peux lui demander de témoigner, de raconter ses anecdotes, ce qu'il sait de sa ville notamment. Je lui parle de Mediapart, s'il est d'accord pour que je diffuse mes films le concernant. "Of course Pierre ! It's my pleasure... ".

J'ai donc pris mon Iphone pour filmer Terry dans sa voiture, le lendemain alors que nous allions à "Strawberry field". Nous avonsfait une sorte de compilation de ce qu'il m'avait raconté, sa perception de l'évolution de la société anglaise, des Beatles à aujourd'hui. Pour les anglophones, vous pouvez écouter Terry dans le film ci-dessus. Pour les francophones, je distillerai son témoignage au fil de l'eau ci-après.

Le destin a voulu que je rencontre Terry d'abord par Internet, sur Facebook, en postant une reprise de "Day Tripper" sur la page des Beatles. . Nous avons sympathisé très vite... parlant musique, football entre autres sur une messagerie en temps réel de chaque côté de la Manche... Curieux de nature, il s'est même mis au français depuis !

Terry est jardinier à son compte. En bon anglais qui se respecte, il tond la pelouse de ses clients personnes agées, malades ou invalides, leur rend quelques menus services... Lorsqu'on le connaît un peu, on comprend son goût pour le contact, la raison pour laquelle il s'épanouit dans son métier. Terry aime tout simplement rendre service.

Terry est né en 1959 dans une maison typique du coin, comme on dit une "semi detached house" (maison mitoyenne). C'est le cinquième frère d'une famille de six enfants. Mais pas n'importe quelle famille. Sa famille était voisine de celle d'un jeune homme mort trop tôt Stuart Sutcliffe, ami intime de John Lennon rencontré aux Beaux-Arts et qui a fait partie de l'aventure des Beatles jusqu'en 1962, date de sa mort accidentelle à vingt-et-un ans en Allemagne (hémorragie cérébrale).

Sa soeur aînée havait l'habitude de jouer avec les soeurs de Stuart... et quelquefois elles devaient aller dans le jardin de la famille de Terry, car de l'autre côté de la haie mitoyenne, Stuart recevait des amis avec qui il jouait de la guitare et ne souhaitait pas être dérangé. Parmi eux, John Lennon qu'elle regardait en cachette derrière la haie... sans savoir qu'un jour...

 

 

 

Terry me racontera encore d'autres anecdotes... dont celle de la statue de plâtre signée "John and Stu", sorte d'autoportrait où on les voyait bras par dessus l'épaule, que le propriétaire détruira plus tard après l'avoir découverte dans l'abri de jardin...

 

Celle plus douloureuse du déménagement de Stuart et la famille de sa mère, monoparentale. Les quelques portraits des nouveaux-nés du quartier que Stuart vendait (ou donnait peut-être trop souvent) n'auront probablement pas suffi à aider sa mère. Stuart de rage, peindra une fresque représentant le dernier repas. Le père de Terry a affirmé n'avoir jamais vu quelque chose d'aussi beau... Et d'aussi émouvant... Pour situer la fin des années cinquante en Angleterre, Terry me rappelle qu'il y avait quatre à six enfants par famille, que c'était l'après guerre et que le confort manquait. Souvent, il n'y avait pas encore d'eau chaude dans les maisons. La mère des uns surveillait du coin de l'oeil ceux des autres dans la rue, la télé débarquait à peine dans les "home sweet home". Les distractions étaient rares, pas d'internet, pas de réseaux sociaux, les gens "socialisaient" dans les pubs, allaient chanter autour d'un piano en buvant des bières. Aujourd'hui récession oblige, les pubs ferment les uns après les autres, il y en a beaucoup moins, les pianos ont bien souvent disparus, et les gamins chattent sur leur portable, ou s'isolent derrière leur console de jeux.

 

1959, c'est l'année du départ à Hambourg de ceux qui ne sont pas encore les Beatles... Agés de seize ans (Harrison n'avait pas le droit d'y aller du fait de sa minorité et pourtant... il sera d'ailleurs expulsé d'Allemagne) dix sept pour Mc Cartney dix neuf pour Lennon, ils y apprendront leur métier, au milieu des marins éméchés clients des filles de la célèbre "ReeperbahnStrasse". Stuart y restera pour toujours... il ne connaîtra pas l'épopée qui suivra.

 

Même si je déteste le tourisme de masse, je ne pouvais pas aller à Liverpool sans passer par "Mathew Street" et la "Cavern" où ils firent leurs débuts en Angleterre.

Nous sommes descendu boire une bière avec Terry. Au fur et à mesure que vous descendez l'escalier du club mythique des années soixante, détruit en 1973 puis reconstruit à l'identique dix années plus tard, la température monte à la limite de la suffocation !

 

Nous voila pile poil arrivé au moment d'un changement de scène entre groupes. Un groupe de "reprises" des Beatles bien entendu. Ils sont gallois, le batteur est écossais... ils se présentent avec énergie ressemblent étrangement aux Beatles de la période soixante-deux. La sono est poussée à fond, je filme.... Dingue ! Je m'y croirais cinquante ans plus tôt... Le micro de mon Iphone va pêter ! "When I saw her standing there" enflamme la Cavern :

 

Ils seront plus d'une vingtaine de groupes pendant le week end à se succéder sur cette scène, chacun disposant d'une heure pour se produire. Les gallois, c'était les "Cavernites", mais il y avait aussi les "Back to USSR" de Russie, les "Chelsea" du Japon, et d'autres groupes encore des Pays-Bas de Belgique de Serbie ou bien encore du Canada !

"Mathew Street" c'est le rendez-vous des nostalgiques des années soixante et des fans des "quatre garçons dans le vent". Terry me tire par la manche. Nous avons rendez-vous avec ses amis d'enfance au "Grapes", le pub où les Beatles allaient boire une bière après l'un de leurs deux-cent quatre vingt douzes concerts à la Cavern... Et là j''ai halluciné. La claque. Au milieu des amis de Terry, et un peu plus loin près du bar, un petit pépé soixante dix ans bien tapé qui dodelinait de la tête devant sa chérie toute belle pimpante dans une robe flashy en train de secouer ses boucles d'oreilles, visiblement encore plus souple que "son mec"... "She's got a ticket to ride"...Ca conserve le rock ! C'était juste génial, il n'y a plus d'âge pour être jeune surtout quand Lennon aurait eu soixante dix ans le 9 octobre prochain...

Ca chantait, ça dansait, ça enfilait bière sur bière... au milieu des photos jaunies par le temps... des coupures de journaux... On pouvait sentir une joie communicative simple, cette espèce d'énergie brute et simple des années soixante que les Beatles ont contribué à faire éclater.

Le lendemain, nous sommes passés par Menlove Avenue, Forthlin Road et autres St Peter's church à Woolton, l'église dans le quartier de Lennon et Mac Cartney où il se sont rencontrés une après midi de Juillet 1957 lors d'un concert de fête paroissiale. Il pleuvait des cordes le matin. Dans la voiture Terry m'a parlé encore de Liverpool... du lent et long sentiment de déclassement généralisé qu'il a ressenti peu à peu depuis des années...de la crise financière qui a encore durement touché l'activité du port (les chantiers navals reçoivent moins de commande, à part un destroyer récemment, l'activité de construction a été transformée en atelier maintenance). "Il y avait des milliers d'hommes qui venaient travailler ici, il n'y en a plus que des centaines aujourd'hui"... me confie-t-il devant le Liver Building sur les docks au bord de la Mersey... Liver Building"

Nous passons devant le musée des Beatles sur les docks... 12,95£ l'entrée ! Quelle horreur ! Terry est atterré par le prix qui a doublé en deux ans, alors que Liverpool était la capitale européenne de la Culture en 2008. "Ils veulent tout faire payer aujourd'hui !". Je ne peux m'empêcher d'imaginer la tête que ferait Lennon devant ce musée.Soudain, je pense à nouveau au panneau d'accueil de l'aéroport : "Ils l'ont bien récupéré les enfoirés..." me dis-je en mon for intérieur.

Nous nous baladons dans la ville, le centre ville est bouclé, rendu aux piétons. Sept scènes de rock diffusent de la musique de groupes amateurs partout dans la ville, c'est le "Mathew Street Festival" comme chaque année le dernier week end d'Août.

On reconnait un groupe de reprise de Dire Straits... Nous nous approchons pour écouter. Cette année, ce sont 350 000 personnes qui viendront à Liverpool du monde entier au festival gratuit... profitons en... tant qu'il est encore gratuit. Car les dépliants annonçant le programme sont payants désormais... alors qu'ils étaient encore gratuits l'année dernière selon Terry. Terry fulmine. "Ils cherchent du fric partout en ce moment... comme le Gouvernement.... sont couverts de dettes alors tout est bon !"

 

Dans sa voiture ce matin, Terry m'a justement parlé du Gouvernement actuel les "Condems" comme on les appelle ici en faisant un jeu de mots (They condemn everything : Ils condamnent tout). La coalition "Conservative / Liberal Democrats" semble loin d'être populaire, d'après Terry. Le jour même de l'investiture, le Gouvernement Cameron a purement et simplement stoppé net le programme de rénovation des écoles et hôpitaux publics. Toute nouvelle école ou nouvel hôpital dont les travaux n'auront pas encore commencés seront purement et simplement retirés du programme de rénovation. Coupe sombre. Révisions budgétaires.

Puis Terry a évoqué la privatisation du secteur de la santé publique. "Si je me casse un bras ici, on me prend en charge sans frais alors que ça me coûterait des centaines de dollars aux Etats-Unis"... dit-il... Et de dénoncer la privatisation qui a déjà commencé et qui fait des ravages. L'entretien et le nettoyage des hôpitaux ont été sous-traités. Résultat, des gens meurent à l'hôpital en contractant des maladies nosocomiales car le nettoyage n'est plus aussi fréquent et fait aussi sérieusement de façon contrôlée qu'il l'était avant.

En rentrant chez Terry ce Dimanche après midi par le train, je le vois encore une fois s'indigner. Liverpool FC joue cet après-midi. Sur son portable il cherche à connaître le score... en temps réel. On lui demande de s'inscrire à un service d'information.... payant. 1,50£ l'info ! Les accros du foot ne sont pas à ça près.

Tout est fait pour vous abrutir et vous décerveler ici comme en France. Le foot, la télé, la peur de perdre son job.... Suivez la ligne jaune. J'aperçois un rond point idiot avec trois grosses flèches, au bout d'un couloir de taxis pour leur indiquer comment faire demi-tour, comme si les taxis n'auraient pas su se dém.... tout seuls ! J'y vois une métaphore sur la société actuelle : Suivez la ligne jaune... ou suivez les flêches comme les poissons rouges dans un bocal. Je me mets à "déconner" avec Terry, en invitant à suivre les flèches...

 

Elles sont bien loin les années soixante ! Cinquante années ont passé. Dans une petite rue, un peu en retrait, je m'assois à côté d'Eleanor Rigby pour me sentir moins seul... avec ma nostalgie. Aujourd'hui, on vend les toilettes de John Lennon aux enchères.

Eleanor Rigby

Pourtant ici à Liverpool comme ailleurs le message de Lennon demeure : "You may say I'm a dreamer... but I'm not the only one.... I hope some day you'll join us.... and the world will be as one".

 

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