Che, une vie révolutionnaire.

Le grand reporter Jon Lee Anderson, spécialiste des figures marxistes, publie une adaptation en BD de sa biographie du Che qui fait référence depuis sa parution en 1997. Accompagné du dessinateur de presse José Hernandez, ils proposent une plongée documentée dans la psyché du révolutionnaire et du mythe.

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Les figures mythiques des luttes du XX° siècle ne sont pas si nombreuses. Aux côtés des combattants des droits civiques et des militants de la non violence, Ernesto « Che » Guevara est à ranger dans la catégorie des révolutionnaires tout ce qu’il y a de plus classiques: issu de la bourgeoisie argentine il est conquis aux principes du combat anti-impérialiste pan-américain dans une époque où la CIA continue la politique du Big stick dans son pré-carré de l’Amérique latine. Avec des dictatures très accommodantes avec le grand capital états-unien, le grand voyage à moto à travers le continent que Guevara fait pendant ses études de médecine le convainc d’une chose: il convient de mener des politiques d’émancipation déterminées et une résistance militaire s’il le faut. Ce contexte n’est pas relaté par le journaliste Jon Lee Anderson qui vise dans cette adaptation illustrée de sa biographie du Che à nous faire entrer dans la psyché du personnage au travers de toute une série de lettres à sa famille, à ses amis (dont Fidel Castro) ou de discours. Ce portrait passionnant est celui d’un romantique qui a placé ses idéaux avant toute autres considération, pour la vie humaine, pour la famille, pour ses proches ou pour lui-même. C’est en cela que Che Guevara apparaît dans cette galerie de héros de la libération des peuples comme sans doute le plus fascinant car le plus héroïque, comme un véritable personnage de fiction dont l’idéalisme fut sans doute inadapté à une époque dure, injuste, violente et immorale.

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Jon Lee Anderson est une pointure du journalisme, reporter dans de nombreux pays d’Amérique latine pour les plus prestigieux journaux américains il s’est spécialisé dans les biographies de figures du marxisme, dont l’ouvrage de référence sur le Che, paru en 1997 et qui est adapté ici par son auteur avec son collègue mexicain, dessinateur de presse. Il faudrait lire le livre pour pouvoir le comparer à son adaptation. Le parti-pris de l’auteur est ici d’adopter une approche très neutre, s’extrayant des débats sur cette figure controversée de Guevara (de par les reconstructions historiques que le mythe mondial a produit comme par les actions radicales prises lors de la guérilla qui mena au renversement de la dictature cubaine).

On aborde l’ouvrage avec le jeune Ernesto tout jeune et brillant diplômé de médecine qui part pour le Guatemala où le président socialiste démocratiquement élu est renversé par un coup d’Etat soutenu par la CIA. Cet évènement est présenté comme une bascule politique dans l’esprit de cet homme déjà hautement déterminé. Il ne lui faut pas beaucoup de temps pour être conquis par le très charismatique Fidel Castro et embarqué avec « douze hommes » vers l’île de Cuba. Anderson ne commente pas particulièrement les propos et actions du Che hormis par des notes de bas de page permettant de resituer la vérité, comme le fait que les « barbudos » débarquèrent plutôt à soixante, faisant comprendre que Guevara a très tôt saisi le rôle de la légende (mieux vaut être douze apôtres que soixante types en treillis…) pour parvenir à renverser des systèmes!

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Les évènements historiques connus sont traités assez rapidement comme des passages obligés (la crise des missiles,…) mais l’on sent que les auteurs s’intéressent plus aux réflexions, cheminement intérieur de l’homme plutôt qu’à la Geste déjà bien documentée. Une des grandes découvertes pour moi aura été les relations de Guevara avec ses deux femmes et ses enfants issus de deux relations. Là encore, si Anderson ne commente pas son attitude pour le moins distante, il fait insinue que le révolutionnaire n’a jamais cherché une relation matrimoniale. Sa détermination pour la révolution placée au-dessus de tout le reste justifierait le fait que ces enfants lui aient été imposés et José Hernandez ne nous montre pratiquement aucune séquence en famille.

Le dessinateur mexicain propose dans cette somme très volumineuse dont la lenteur participe à la compréhension du personnage des planches impressionnantes de réalisme et qualités graphiques. Dans un style assez figé (comme tous les dessinateurs hyper-réalistes) on sent les heures passées à analyser le faciès de l’argentin, de son visage enfantin à ses différents et saisissants maquillages utilisés lors de ses pérégrinations entre Afrique et Bolivie pour échapper à ses adversaires. Répondant à un scénario faisant la part belle à l’épistolaire et aux documents d’époque il propose un portrait de presque cinq-cent pages, presque une psychanalyse graphique d’un idéaliste qui a donné littéralement son existence à une cause à laquelle bien peu croyaient.

Moins médiatisée que l’autre monumental documentaire sur la Bombe paru cette année, Che, une vie révolutionnaire est un magnifique pavé graphique qui exige du temps mais est l’occasion idéale pour pénétrer au cœur du mythe et comprendre ce qu’était et ce qui mouvait Che Guevara.

 

Article précédemment paru sur le blog L'étagère imaginaire.

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