Wake up America

En 2016 la figure de la lutte pour les droits civiques John Lewis publiait le troisième volume de son autobiographie en BD « March ». Lauréat d'un National book award et de plusieurs Eisner awards, ce roman graphique nous plonge au cœur de la violence de ce combat historique et de la détermination sans faille des hommes et femmes qui l'ont mené.

John Lewis est mort l'été dernier à 80 ans après un mandat continu de 33 ans de député à la chambre des représentants pour la Géorgie. Il était le dernier des "big six", organisateurs de la marche sur Washington de 1963 au cours de laquelle Martin Luther King Jr. Prononça son discours historique.

Janvier 2009: lors de l’investiture de Barack Obama comme premier président noir des Etats-Unis d’Amérique, le député John Lewis reçoit une mère et ses enfants dans son bureau et se remémore son enfance en Alabama, dans le sud ségrégationniste où il va progressivement découvrir les concepts de désobéissance civile et de non-violence dans les pas de Gandhi et Martin Luther King. C’est le début du combat pour les Civil rights qui commence. John Lewis fait partie des compagnons de route du célèbre pasteur et des six organisateurs de la Marche sur Washington du 28 août 1963…

Quel moment plus marquant de l’histoire moderne que ce combat opiniâtre appelant à la fois les théories politiques des Lumières, l’histoire de l’Occident et de la Traite et la ségrégation qui s’en est suivie, l’histoire américaine dont le péché originel n’est pas encore dissous même après l’élection d’Obama, les combats pour la décolonisation et les théories de non-violence venue de Gandhi et la désobéissance civile venue du milieu du XIX° siècle avec Henry-David Thoreau…? 

La BD de Lewis et Powell est passionnante à lire par son aspect didactique (tous les acronymes ou termes spécifiques sont expliqués en bas de page) et il n’est pas étonnant que le système éducatif américain l’ait inscrit comme support d’enseignement. L’effet collatéral de cette grande précision documentaire est de rendre complexe la lecture pour quelqu’un peu au fait de l’histoire américaine et de son organisation fédérale (les rôles, pouvoirs et juridictions compliqués des différents dirigeants locaux). On touche chaque fois cette culture de la démocratie du Droit capable de renverser toute tradition la plus ancrée. On voit la pertinence de la démarche non-violente couplée à ce combat juridique d’alors, quand apparaissent les premières contestations de l’efficacité de ces actions (par Malcolm X par exemple) alors que la violence crue s’abat sur les militants.

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Car John Lewis et ses amis ont vécu dans leur chair ce combat, de très nombreux emprisonnements, parfois longs, dans des pénitenciers semblant sortis d’un autre âge où on leur fait comprendre que l’on a autant de pouvoir sur eux qu’avant l’abolition de l’esclavage… Ou lors de nombreux passages à tabac. On est loin des sermons pacifiques de Martin Luther King, qui apparaît par moments.

Jamais Lewis n’hésite mais la dureté du combat (où la foi n’apparaît jamais prosélyte mais plutôt comme une évidence culturelle du pauvre noir sudiste) montre la multitude d’opinions sur la meilleurs façon de sortir de cette ségrégation. Washington leur demande d’être patients. Lewis répond que cela fait deux siècles que son peuple est patient et qu’il veut la liberté « now »! Et la rage de liberté transparaît dans ce discours qui semblait trop dur pour l’Eglise protestante et que Lewis a dû aménager. Un discours où il enjoint l’Amérique à se réveiller (Wake up america !)…

Cet album lui permet de dire la vérité sur les évènements, les intervenants de l’époque et de rappeler combien tous les combats pour la liberté sont le fait d’hommes et de femmes déterminés à aller au bout de leurs convictions, souvent au péril de leur vie. Et jamais dans un salon ou dans les seuls journaux. L’histoire nous rappelle chaque fois combien rien n’est acquis.

Chacun des volumes de cette somme est plus gros et ce troisième et dernier tome approche des trois-cent pages. L’auteur a sans doute cherché à rester au plus près des événements en souhaitant chroniquer chaque débat, chaque action, ce qui finit par être un peu répétitif. Pourtant cette insistance permet de comprendre l’opiniâtreté de Lewis et des combattants de la liberté qui année après année, mois après mois, action après action, ont encaissé les coups, les emprisonnements par dizaines, les moqueries des ségrégationnistes, sans jamais baisser les bras en touchant les limites des techniques non-violentes: face à des adversaires déterminés à user de violence jusqu’au bout seules des drames peuvent faire basculer l’équilibre.

Et dans ce combat pour l’inscription sur les listes électorales dans les Etats du Sud ce ne sont pas les morts parmi les noirs qui feront le déclencheur mais celle d’un pasteur blanc venu soutenir le mouvement et tabassé à mort par les suprématistes qui considéraient les « noirs blancs » comme pires que les "nègres"…

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Ce qu’il y a de fascinant dans cette œuvre monumentale, véritable immersion dans un moment fondateur du monde au XX° siècle, ces quelques années qui ont tout changé, c’est de constater les aberrations d’une démocratie complexe qui abolit l’esclavage après la guerre civile mais laisse perdurer un refus d’application des lois fédérales au prétexte d’un respect des prérogatives des Etats. Au risque de laisser perdurer des gouvernements quasi fascistes, travaillant main dans la main avec le Ku Kux Klan et proclamant ouvertement le rejet du pouvoir fédéral du Nord en remettant en question l’autorité même de Washington.

Le moment le plus puissant de l’album est ainsi la déclaration du Président (poussé au vif par un mouvement noir pas franchement bienveillant envers Lyndon Johnson) rappelant les valeurs de la démocratie et le combat civilisationnel que mènent ces gens pour toute l’Amérique et non pour les seuls noirs, une Amérique qui s’est endormie sur les vertus des pères fondateurs. Ce n’est pas parce qu’il y a été forcé que la portée du discours doit être minimisée. C’est dans ces moments pivots que l’Histoire avance. 

Le caractère documentaire pèse lourd, comme souvent dans ce genre. Il est certain que sans l’art de l’illustration et les qualités esthétiques des images de Nate Powell, ces quelques cinq cent pages (au total des trois volumes) pouvaient devenir aussi austères qu’un album de Joe Sacco. Mais l’authenticité portée par le discours autobiographique de celui qui a vécu ces moments, en a été l’un des acteurs clés, crée une solennité qui nous fait regarder cette photo officielle de fin de volume avec émotion.

Si le premier tome est étonnamment didactique, ce n’est plus le cas des autres qui nous font entrer dans des mécanismes électoraux, ceux des comités de désignation du parti Démocrate, qui nous échappent. Pendant de longues pages, celui qui fut député et a donné l’accolade lors de l’investiture de Barack Obama nous relate la stratégie du mouvement pour influencer le vote des candidats et faire pression sur la réélection de Lyndon Johnson afin de montrer que sans le vote noir, les démocrates n’ont pas d’avenir. On est surpris par la franchise de quelqu’un qui a fait partie du système comme membre du Congrès, lorsqu’il émet ses doutes quand à la sincérité du président ou du précédent assassiné.

On attend aussi les événements connus, le meurtre de Martin Luther King ou de Boby Kennedy, mais ce n’est pas l’objet de l’ouvrage où les grands hommes ne font que passer.

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Wake up America n’est pas une lecture facile, ce n’est pas non plus un documentaire austère. Cela reste de l’excellente BD exigeante qui a l’immense mérite de nous replonger au plus près d’un combat majeur pour l’égalité et la démocratie dans ce qui se proclame la première démocratie de la planète. Ce n’est qu’après avoir conclu sa lecture que l’on réalise le monument. Le triptyque rejoint ainsi un certain Maüs au panthéon des BD importantes.

La suite de « March » (titre original) intitulée « Run », est parue en anglais (pour le premier livre d'une trilogie prévue avant le décès de Lewis) en 2019 et prévoit de couvrir l'activisme de Lewis contre la Guerre du Vietnam notamment.

Cet article est une version remaniée des chroniques des trois volumes parues sur le blog L'étagère imaginaire.

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