Homicide - une année dans les rues de Baltimore

Avec le cinquième tome paru à l'automne dernier, Philippe Squarzoni achève son adaptation du livre du journaliste David Simon qui donna naissance à la célébrissime série TV The Wire. Un chef d'œuvre documentaire qui nous plonge dans le quotidien rêche et pessimiste de la brigade des homicides d'une des villes les plus violentes des Etats-Unis.

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Depuis vingt ans Philippe Squarzoni s'est fait une spécialité de chroniquer les soubresauts du monde. Pas les guerres ou le terrorisme dont les écrans de TV nous abreuvent en participant à cette tension sociétale qui nous pousse vers les plus sombres heures de notre histoire. Le documentariste venu du militantisme altermondialiste et dessinateur autodidacte se veut plutôt sociologue, analysant le fonds des problèmes, ce qui n'est pas sexy, qui ne passe pas bien à l'écran et n'a pas de solution miraculeuse. Ainsi dans son impressionnante Saison Brune il se voulait observateur naïf, citoyen réagissant au choc révélé par le film du vice-président Al Gore Une vérité qui dérange, prenant conscience à mesure qu'il réalisait son album de la fragilité des certitudes en même temps que de la nécessité pour le citoyen d'assumer ses choix de vie et leurs conséquences sur la planète.

Huit ans plus tard il entame donc son grand œuvre, déjà célébré dans tous les festivals BD en adaptant le livre du journaliste David Simon, "embeded" avant l'heure au sein de la brigade des homicides de la police de Baltimore. Avec un récit froid, posé, clinique, il nous raconte le fonctionnement du système policier et pénal américain, ce pays où les municipalités font le boulot de notre police nationale, où les pressions populaires et électorales déterminent les moyens et priorités dans la marche des enquêtes. Dans l'une des villes les plus violentes des Etats-Unis il nous donne à voir ces immenses ghettos noirs où la misère, le crime qui l'accompagne, la drogue, ont une couleur. Noire. Presque exclusivement noire. A l'heure du #blacklivesmatter on serait tenté de chercher une critique du racisme dans la police américaine d'autant qu'on espère quelques évolutions positives depuis la fin des années quatre-vingt, période à laquelle se déroule cette chronique. Là n'est pas le propos de Squarzoni qui se veut simple observateur et adaptateur du journaliste américain.  Car au sein d'une telle misère sociale, du métronome des crimes quotidiens, de telles évidences entre une population noire qui s'entre-tue et des fonctionnaires blancs fatigués le sujet n'est pas le racisme. C'est bien le fonctionnement fondamental d'une société née sur l'esclavage et qui fait gérer par quelques agents en cravate une sous-société que le bon peuple préfère ne pas voir.

Comme son confrère Nury sur L'homme qui tua Chris Kyle, Squarzoni n'est pas là pour commenter. Un documentaire pose un regard, observe et laisse le lecteur constater par lui-même. Il met plutôt la focale sur ces hommes tenaces, étonnamment professionnels, qui ont intégré les difficultés, les lacunes de leur administration pour faire néanmoins éclore la vérité sur ces crimes. Ils devraient être blasés. Ils ne le sont jamais. Car au milieu de ces règlements de comptes crapuleux, de ces mensonges permanents, des affaires exotiques comme cette mamie commanditaire de tueurs à gage qui fait prendre des polices d'assurance à toute sa famille avant de les faire assassiner... il y a l'innommable, ce qui maintient les policiers la tête hors de l'eau, froidement, toujours froidement, refusant de capituler. Lorsqu'une fillette est retrouvée morte et violée dans une cour d'immeuble toutes les difficultés, toutes les pressions, tous les mensonges deviennent dérisoires devant l'impératif d'attraper le criminel. Or malgré toute la méthode de ces hommes, la solution tient souvent à un détail, une scène de crime mal analysée, un oubli qui gâche tout, un témoin qui ne cède pas. Parfois on aboutit, parfois non et ce n'est bien évidemment pas le policier qui déterminera laquelle des affaire, la plus sérieuse ou la plus banale sera réglée. Cela impose une grande humilité tant leur action semble dérisoire pour combler les trous d'une société d'une injustice là aussi innommable...

Au fil de ces cinq tomes, Philippe Squarzoni suit le quotidien de ces policiers, parfois heure par heure, parfois sur de plus longues périodes, sur une année d'enquêtes. Son trait est glacial, épuré, tout en contraste, style propice à beaucoup de documentaires comme si l'image devait rester sobre face au propos. Prenant presque la forme d'un reportage photo il s'attarde sur ces visages, ces moustaches, ces regards vides des junkies, ces rangées d'immeubles de brique. L'épure en devient magnifique en parvenant au travers du sérieux documentaire à nous faire imaginer les vraies personnes derrière ces traits noirs. Magnifique photographie universelle, Philippe Squarzoni fait date avec cette série Homocide, comme un très grand documentaire BD et une œuvre majeure du neuvième art.

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