Les vieux fourneaux à l'assaut de la Montagne d'or

Le plus politique des scénaristes de BD s'attaque dans la dernière livrée de sa série populaire Les vieux fourneaux, au projet controversé "Montagne d'or" de mine d'or à ciel ouvert en Guyane.

Wilfried Lupano est un scénariste engagé. Figurant parmi les plus connus des écrivains d'un genre qui ne cesse de gagner des lecteurs, il utilise son art populaire pour aborder des sujets hautement politiques et envoyer des uppercuts d'humour (les plus efficaces!) à notre monde ultralibéral. Après avoir dézingué la finance, dénoncé la politique migratoire et sauvé la faune, les papy les plus dynamiques de France reviennent pour nous rappeler le scandale du projet de la Montagne d'or.

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Lorsqu'on aborde en BD un sujet d'actualité il y a deux possibilités. Soit le documentaire, souvent graphiquement austère et au fonds très travaillé. Soit l'humour, qui permet de décaler la forme dans le loisir tout en envoyant du lourd sans risque d'être accusé de militantisme. C'est cette approche que choisit Lupano depuis plusieurs années, quand il nous plonge en plein trading haute-fréquence et privatisation de la sécu dans sa version du personnage de Valérian, qu'il lorgne vers la fable dans son très acide Singe de Hartlepool ou donc, via ses papy guérilleros dans sa saga phare des Vieux fourneaux, adaptée au cinéma par ses soins (au scénario).

Les grands scénaristes se repèrent au nombre de sujets qu'ils parviennent à introduire subtilement dans un même scénario. Dans ce dernier volume paru de la série, l'auteur n'oublie pas par exemple de taper sur le machisme du milieu militant fait de beaux parleurs toujours prompts à se lancer dans des débats musclés entre mecs super intelligents dans des soirées arrosées en oubliant la base des relations humaines. C'est ainsi que Pierrot, l'anarchiste chef de file de l'association altermondialiste Ni vieux ni maîtres qui utilise sans vergogne la faiblesse physique la plus grossière du troisième âge pour attaquer les flics (tiens, on parle beaucoup de violences policières en ce moment...), se retrouve face à une ancienne groupie de ses belles années. Bon, les deux zozos sont désormais bien décrépits et la vie est passée mais l'animal ne parvient pas à se défaire d'un terrible sentiment de culpabilité d'avoir été si aveugle jadis. Cet amour des gens permet à Lupano de taper fort mais avec tendresse. Sur les gens, pas sur le système. On peut être con mais se soigner. Le système, lui, est froid et ses agents sont coupables.

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Pour les connaisseurs, on retrouve dans ce tome les ficèles déjà utilisées avec le fameux Mimile, ancien beau-gosse rugbyman de l'hémisphère sud et chasseur de trésor à ses heures. Il lance ses deux comparses dans un jeu de piste en Guyane qui vise comme d'habitude à bousculer les certitudes (de vieux militant hyper-urbain pour l'un, de syndicaliste embourgeoisé pour l'autre) en déplaçant nos héros dans un nouveau monde tout à fait dépaysant, farci de moustiques, de singes farceurs et de gens formidables qui luttent pour la culture créole et la protection du biotope. Après une bonne pique de nos vieux contre les flics parisiens on parle donc de l'histoire des esclaves et du gouvernement qui louvoie entre ses engagements politiques publics et son soutien forcené à tout ce qui s'appelle investissement, comme l'a largement documenté Mediapart.

Le comique de Lupano est efficace, bon enfant, un peu facile parfois, mais tellement humain et jamais gratuit qu'on ressort de la lecture de ce dernier tome avec un sentiment croisé de plaisir zygomatique et d'être un peu plus intelligent. L'humour est un genre difficile. La BD d'actualité aussi. Quand des auteurs arrivent à croiser les deux avec succès on faut impérativement en profiter!

 

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