Croke park -Dimanche sanglant à Dublin

Le 21 novembre 1920, en pleine guerre d’indépendance de l’île irlandaise, l’armée de Sa Majesté tire sur la foule lors d’un match de football gaélique à Croke Park, Dublin. En 2007 lors du tournoi des 6 Nations de Rugby, l’équipe d’Irlande reçoit le 15 de la rose dans la même enceinte, pour un match à la portée hautement symbolique…

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Cet album est le premier de la nouvelle collection « Coup de tête » de Delcourt. Impulsée par Kris, fana de sport et déjà scénariste de l’excellent Un maillot pour l’Algérie (un des tous premiers billets de ce blog!) chez Dupuis et de la très estimée série Violette Morris chez Futuropolis, il devient donc éditeur dans le genre où il a déjà officié avec talent: le croisement du sport et de l’Histoire. Avec un planning de parution déjà bien fourni et courant jusqu’en 2022 avec trois à quatre albums par an, cette collection proposera sur une pagination conséquente et un dossier documentaire de douze pages en fin d’ouvrage.

C’est un rêve éveillé que vit l’historien Sylvain Gâche en publiant son premier album avec rien de moins que Richard Guérineau en ouverture d’une nouvelle collection! Il faut dire que le dessinateur du Chant des Stryges s’est résolument orienté depuis la fin de sa saga fantastique vers des projets beaucoup plus réalistes, entre littérature et histoire. Pour le coup le sport n’était pas forcément un sujet familier mais on sent l’envie d’illustrer une époque popularisée par la série Peaky Blinders. La reconstitution graphique du Dublin des années 1920 est ainsi très convaincante malgré un trait et une colorisation qui se sont simplifiés depuis quelques temps. Le talent du dessinateur pour la mise en mouvement et les postures est toujours aussi élégant.

Le choix de construire cette histoire en intervalle avec le déroulé du match de Rugby parait pourtant un peu artificiel tant il y a finalement peu de lien entre les deux séquences dans la narration. L’intérêt de l’album réside bien dans la progression froide, lente, de cette journée un peu confuse qui voit une action d’envergure des indépendantistes de Michael Collins assassiner une dizaine d’officiers du renseignement britannique avant que les représailles n’aboutissent au massacre du titre. A ce titre les références de l’album portent bien plus sur les films traitant de l’indépendance irlandaise (Michael Colins, le Vent se lève ou Le général) que sur le récit sportif. On est d’ailleurs un peu frustrés de ne pas voir les exactions nombreuses des forces occupantes qui expliquent beaucoup ce qui passe dans l’album pour une démarche criminelle presque gratuite des irlandais. La mise en regard de l’altercation presque bon enfant du train avec l’exécution froide  des officiers pourrait induire chez le lecteur une mauvaise compréhension de la situation à l’époque… En tant que BD l’ouvrager a donc une portée assez limitée (notamment par un démarrage qui n’aide pas beaucoup le lecteur), mais c’est en parcourant l’excellent et très joli dossier documentaire (qui comporte d’abondants documents d’époques, photos et illustrations de Guérineau) que l’intérêt de l’album monte d’un cran. On saisit ainsi la portée politique de jouer en 2007 au Rugby, sport anglais, dans l’enceinte historique du sport culturel gaélique par excellence. On oublie combien a été dure la colonisation de l’île au trèfle par les anglais et que l’Irlande est une République d’un petit siècle d’existence seulement. Le processus non achevé du Brexit se rappelle d’ailleurs à notre bon souvenir quand à la « question territoriale irlandaise » loin d’être résolue…

Ce premier ouvrage de « coup de tête » est donc un très bon étalon pour une collection ambitieuse qui semble se donner les moyens artistiques de voir grand. Le sujet choisi est au final un peu bancal avec une intrigue surtout historique certes dramatique, mais qui aurait peut-être pu prendre le temps des pages de sport (très bien dessinées, reconnaissons le) pour détailler un peu l’origine du conflit et de la situation à l’ouverture de cette journée sanglante. Mais dans le genre documentaire, pas si fourni et souvent assez maigre graphiquement, on est avec ce Croke Park tout de même dans un ouvrage luxueux.

Ce billet a été publié précédemment sur le blog L'Etagère imaginaire.

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