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Au-delà de ce qu’elle manque (souvent) ou abonde (rarement), la monnaie représente le plus souvent « l’argent » dans ce qu’il témoigne – par la quantité détenue – d’une richesse acquise ou héritée. Pourtant, la monnaie, ce peut être tout autre chose. Plus explicitement, c’est peut-être par elle que peut être restaurée un peu de cohérence sociale, un peu de confiance. Et il n’est même pas besoin de prendre les armes pour opérer cette révolution.

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La monnaie connue de tous s’exprime au travers d’une entité nommée « Dollar », « Euro », « Yuan » ou autre. Elle est originaire du monopole d’Etat qui fabrique le papier et les pièces correspondants à une quantité d'argent qui est enregistrée par les banques (lorsque vous demandez un crédit). Sa valeur fut fixée par un cours lié aux réserves d’or jusqu’aux accords de Kingston (1976). A cette date, le cours des monnaies devint flottant, c'est-à-dire que les cours de chaque monnaie nationale furent alors liés les uns aux autres sans que la quantité de réserves d'or physique soit prise en référence. Sans repère fixe, donc. Dans les faits, ces monnaies furent alors indexées sur le dollar en tant que première devise d'échange. La principale conséquence est que la plupart des monnaies voient depuis dette date leur cours évoluer en fonction des intérêts de Maître Dollar. Tout au plus, depuis quelques années, devine-t-on de loin qu’une guerre est engagée (Yuan vs Dollar).

Dans le même temps, pour cause de mondialisation financière et monétaire (pour faire simple), la justice sociale est en partance, les institutions de plus en plus aux abonnées absentes et le salarié jetable devient un mode de gestion des entreprises. Pire : on nous explique que la déflation (traduisez par « baisse des prix ») serait une catastrophe et que l’économie de marché telle qu'elle est pratiquée depuis plus d'un siècle (permettre à une minorité de s'enrichir sur le travail d'une majorité) est le seul avenir viable.

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L'explication est assez simple et elle nous est fournie par A.Maslow : « Si le seul outil dont on dispose est un marteau, tous les problèmes doivent ressembler à un clou ». Le monde ne pourrait donc survivre dans inflation, donc il faudrait plus de pauvres que de riches et la monnaie serait un outil de régulation déstiné à préserver cet état de fait. Et cher citoyen-contribuable, TINA qu’à suivre.

Et bien entendu, tout le monde ne suit pas. Certains de s'interroger : « Et si on inventait un autre outil-monnaie ? Et si on se soustrayait au monopole d'état (la monnaie) en inventant la notre, pour nous ?". Parce que la question des monnaies alternatives ne date pas d'hier. Fait « curieux » d'ailleurs, les premières monnaies « non conventionnelles » sont apparues à la suite de la crise de 1929. Géographiquement, on les trouve en Autriche et en Suisse.

Le WIR est créé en 1934, par...une banque Suisse (c'est un signe, non ?). Il s’agit d’une monnaie réservée aux PME suisses « qui manquent de liquidités » (traduisez par « dont l’accès au crédit est difficile à impossible »). Cette monnaie n’existe sous aucune forme physique mais facilite les échanges entre entreprises (taux d’intérêt, en particulier). Résultat ? La banque WIR existe toujours, compte 2 000 entreprises coopératives et 70 000 entreprises clientes. Ce réseau de privilégiés (en termes de facilitation d’affaires) est aujourd’hui l’argument commercial majeur. La banque WIR se porte à merveille et se fout de Bâle 2, 3 ou 4 comme de Bâle 12 ou 13.

En Autriche, c’est à Wörgl, village du Tyrol, qu’à l'initiative du maire (et dans un contexte de crise économique) une monnaie locale est émise. Sa caractéristique était d'être réservée aux habitants et de se déprécier de 1% par mois. Pour qu'un billet reste valable, un timbre devait y être apposé un jour donné de chaque mois. Ces billets avaient un double avantage sur la monnaie officielle: ils devaient être dépensés localement et ils circulaient naturellement beaucoup plus vite, puisque les garder coûtait de l'argent. L'expérience s'avéra tout à fait fructueuse jusqu'à ce que la banque d'Autriche interrompe l'expérience (allez savoir pourquoi....).

Dans les années 80', ce sont les canadiens qui se sont dit : « Tiens, mais si on inventait un autre monnaie. Ce serait une monnaie d'échange qui nous permettrrait d'échanger biens et services, mais localement. Elle ne serait pas relièe à la monnaie officielle afin de ne pas dépendre des spéculations de Wall Street ». On est en période de « crise » (une de plus) et le chômage ainsi que la pauvreté font des ravages. Ainsi naquit un L.E.T.S. (Local Exchange Trading System) à Vancouver. Ce système allait ensuite s'étendre sur tous les continents. En France, on l'appellera S.E.L.. Et 30 années plus tard, ce sont environ 300 associations (pour environ 20 000 membres) qui ont repris le concept sous l’acronyme S.E.L., pour Système d’Echange Local.

L’idée est simple : Si la monnaie est d’abord (historiquement) un intermédiaire d’échanges, aujourd’hui, elle est au moins autant une fin qu’un moyen. En d'autres termes, il peut être plus intéressant de la garder que de l'utiliser. C'est la spéculation. Mais encore faut-il en avoir assez pour en garder une partie. Par contre, « faire travailler l'argent » peut rapporter, plus que de travailler soi-même. Ce mécanisme participe donc activement à un état de fait : les riches sont toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres. Et comme il faut beaucoup de pauvres pour qu'un riche soit riche, il faut aussi que le nombre de pauvres augmente.

Dans un SEL, la monnaie ne doit permettre aucune capitalisation, aucun enrichissement. C'est un strict outil d'échange. Un outil. Personne ne capitalise de presse-purée (sauf contexte psychique maniaco-dépressif sévère, teinté d'un fétichisme cuisinier). Donc, dans un SEL, je vais monnayer mon aide, mon éventuel savoir-faire (mais ce n’est pas indispensable). Je vais être payé d’une monnaie virtuelle (il n’existe pas de pièce ou de billet, juste une comptabilité) qui me permettra en retour de bénéficier d’une aide, d’une compétence que je n’ai pas. Mais garder cette monnaie ne présentera strictement aucun intérêt. Surtout qu'en plus, plus le temps passe plus la valeur de mon « capital » décroit : la plupart des SEL utilise ce que l'on appelle une monnaie fondante, cela signifie que moins vous vous en servez, moins vous en avez.

Pour prendre une image sur ce qu'est une monnaie fondante : imaginez la tête de votre banquier si son capital monétaire perdait 1% chaque mois. Il vous supplierait d'accepter un crédit à 0% d'intérêt. Il ne faut surtout pas qu'il garde l'argent, il en perd tous les jours. En vous le prêtant à 0%, il est au moins sûr de garder iintacte la quantité d'argent qui est la sienne. On estime que les monnaies fondantes génère environ 3 à 4 fois plus d'échange (monétaire) qu'une monnaie classique. Cela s'appelle stimuler le développement (nécessairement local).

Dans un SEL, je vais, par exemple, échanger deux heures de jardinage contre un CD des Beatles, ou un débug d’ordinateur contre…rien, parce que je n’ai besoin de rien. Mais mon compte va être crédité d’un certain nombre d’unité monétaire que j’utiliserai plus tard. Mieux, je peux m'en servir pour me faire héberger lors d’une balade à Reims ou à Bordeaux par exemple (j'habite dans la Vienne) et que j’aurai envie d'y faire un tour un jour à moindre frais (passque j’ai pas trop d 'euros). Parce qu'il l a été créé « La route des SEL » qui permet aux SEL adhérents de construire une forme de parité (qui sera la nuitée) entre les diverses monnaies utilisées par les différents SEL afin de permettre des hébergements quel que soit le « SEL d'appartenance ».

Principal problème : pour qu’une monnaie ait un impact social remarquable, il faut un nombre d’utilisateur permettant à la fois une grande variété d’échange et une circulation facile de la monnaie. Et c’est un des problèmes auquel se heurtent les SEL en France.

Mais les SEL ne sont pas les seuls à tenter d’innover en matière de monnaie. Les entreprises, les collectivités (et en notamment les municipalités) sont en train de mesurer que l’économie locale nécessite peut-être, pour s’émanciper un peu de impacts du Global, de trouver une monnaie d’échange locale. Identifier un territoire d’échange pour en maîtriser le développement économique (donc les emplois…), voilà une idée qu’elle est peut être bonne.

Leur idée est simple : créer du réseau et des échanges, sur un territoire donné pour le (re)dynamiser. En quoi une monnaie locale peut-elle aider ? En application de ce que :

  • Comme il ne sert à rien de la garder, alors elle sera dépensée. Trois fois plus d’échanges monétaires, c’est plus de travail fourni et payé, c’est de l’activité économique (donc aussi de la paix sociale).

  • Comme la collectivité est émettrice de la monnaie en question, elle maîtrise complètement la quantité de monnaie en circulation, donc la hausse des prix et/ou le nombre de « participants » (c'est-à-dire le territoire concerné). Telle monnaie locale peut être développée sur un arrondissement quant telle autre le sera sur un département. C’est la notion de « territoire économique » qui prévaut.

  • L’immixtion du politique s’effectue d’un seul coup autrement. Qui va oser prendre parti contre le développement dudit territoire ? Dans un tel contexte, celui qui prend l’initiative ramassera les bénéfices. Que du bonheur, pour un élu.

Les Monnaies Locales Complémentaires (puisque c'est leur nom officiel) sont actuellement au nombre d'une quinzaine, et une trentaire est en gestation. A titre d'exemple, il y a :

  1. Le Sol-violette, à Toulouse

  2. Le Miel, dans la région du Libournais

  3. L'Abeille, à Villeneuve sur Lot

Ces monnaies, échangeables contre des euros, sont avant tout des outils politiques et monétaires de développement local. Et si elles préoccupent un peu les gouvernants, ils n’en sont pas encore vraiment inquiets tant ils disposent du pouvoir de tout annihiler si l'initiative est "perturbatrice". Par contre, il y en a une qui les inquiète beaucoup plus : c’est le bitcoin.

Le bitcoin est ce que l’on appelle une cryptomonnaie. Cela signifie qu’elle est virtuelle (même si très récemment des pièces sont apparues) et que la valeur du bitcoins est établie par un algorithme sur la seule foi d’une évaluation des demandes et des offres (qui veut en acheter combien vs qui veut en vendre combien). Pas de banque centrale, pas de réel étalon (même si on l’étalonne parfois par rapport à l’or), pas de réserve physique de quoi que ce soit qui détermine une valeur, pas même un serveur dédié (c'est une somme d'ordinateurs distants). Juste une valeur de marché.

Le très gros problème que le bitcoin pose aux gouvernement, c’est qu’il n’y a personne derrière…pas de procès à intenter, pas d'intermédiaire à corrompre, pas de chantage à mettre en place, juste la dure loi des chiffres. Pire : le bitcoin n'est adossé à aucune dette et n'en crée aucune...

Horreur, malheur ! (pour les banques, centrales ou non).

Alors bien sûr, il a d'abord fait l'objet d'éclats de rire. Puis, son cours évoluant, il a fallu essayer d'en détruire l'image (une monnaie, c'est de la confiance, rien que de la confiance). Alors il a été associé au blanchiment d’argent. Comme si les trafics en tous genres avaient attendu le Bitcoin pour proliférer et blanchir l'argent...

Aux dernière nouvelles, le Bitcoin se porte très bien.

Pour résumer, ces monnaies alternatives (monnaies locales ou cryptomonnaies) représentent en fait le besoin éprouvé par des particuliers, des élus ou des entreprises de retrouver la véritable utilité de la monnaie. Aujourd’hui, sur 1 000 euros en circulation, 970 sont affectés à la spéculation. Cette addiction des banques d’investissement (les malnommées) et des fonds spéculatifs (les très bien nommés) pour un bénéfice obtenu avec zéro travail déstabilise toutes les économies au point de tout détruire (entreprise, territoires économiques, états) au simple motif d’un besoin de résultats financiers immédiats. Les monnaies alternatives représentent donc avant tout un autre modèle économique, le plus souvent à l'échelle local, et d'abord plus soucieux de privilégier l'économie réelle (celle des échanges) au détriment de l'économie virtuelle (celle de la spéculation).

Quant à l'argent "conventionnel" détenu par les organismes spéculatif, puisqu’ils proclament qu’il ne fait pas le bonheur, qu’ils le rendent. (Jules Renard).

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Bibliographie :

La littérature sur le sujet est de plus en plus abondante. Pour celles et ceux qui souhaiteraient en savoir un peu plus :

Un très bon article de synthèse d'Alternatives Economiques :http://www.alternatives-economiques.fr/le-boom-des-monnaies-paralleles_fr_art_202_23641.html

Un site récapitulant les initiatives de monnaies locales :http://monnaie-locale-complementaire.net/

Le réseau des SEL :http://www.selidaire.org/spip/

Un tour d'horizon critique et débattu (les partis pris politiques des intervenants sont très lisibles) mais parfois un peu technique, en 44 minutes, à « Du grain à moudre », sur France Culture :http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-d-ete-les-monnaies-alternatives-le-resteront-elles-2013-08-23

 

 

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