La Ruche qui dit oui ! a-t-elle le melon ?

La Ruche qui dit oui ! se décrit – et est perçue – comme un réseau solidaire et social au service de l’agriculture paysanne de proximité et des consommateurs. Qu’en est-il réellement ?

La Ruche qui dit oui ! (RQDO) est connue comme étant une organisation permettant, via une plateforme Internet, de commander des produits agricoles en direct auprès des agriculteurs cultivant à proximité de chez soi. Depuis quelques temps des questions circulent sur Internet : l’entreprise « la Ruche qui dit oui ! » est-elle vraiment ce réseau vertueux prônant les circuits courts, le bien-manger et le bien-être des agriculteurs ? « La Ruche » est-elle mieux ou moins bien que les AMAP ? Au-delà, a-t-elle une réelle appartenance à l’économie sociale et solidaire (ESS) ? Cet article tente de clarifier les choses et n'est pas à charge. Loin d’apporter un point de vue définitif, le propos est d’ouvrir le débat sur l'économie collaborative et l'entrepreneuriat social.

La RQDO fait-elle partie de l’économie sociale et solidaire ?

Pour illustrer l’ambiguïté qu’a fini par produire – volontairement ou non  –  la ruche, on peut faire référence à une évocation par un des responsables de la Netscouade (agence digitale) sur un site du Crédit Coopératif. Il fait mention de « coopérateurs » ou de « sociétaires » au sein de la Ruche.  Or le statut juridique de la Ruche « mère » (627 ruches gravitent autour de la ruche « mama ») est celui d’une société de capitaux. Il ne s’agit pas d’une structure coopérative, mutualiste ou associative. Il n’y a donc ni coopérateurs, ni sociétaires de la RQDO. Les seuls « adhérents » que l’on pourrait rencontrer sont ceux des 18% de ruches ayant choisi le statut associatif. Les 72% restant sont littéralement des « consommateurs », organisés dans le groupement d’achat… en « communauté ». Les 13 occurrences du terme « consommateur » dans la plaquette de 25 pages sont à ce titre explicite. Même dans le cas des ruches ayant choisi le statut associatif, il reste difficile de savoir si les adhérents ont un réel poids, tant la place du responsable de ruche et la ruche mère ont un rôle primordial. Une structure capitaliste et plutôt verticale dans sa gouvernance, donc.

Pour ceux qui en douteraient, ce site (les AZA) anarchiste et antifa, expose avec une certaine vigueur qu’il ne s’agit pas pour la RQDO de privilégier la décroissance. En effet, la Ruche « mère » est une entreprise dont les propriétaires du capital social sont un Fonds d’investissement de la banque postale (XAnge Private Equity) à 23,7% et des entrepreneurs du Web à 15,6%. Le capital social restant (60,7%) sont détenus par les fondateurs de La Ruche.

Oui mais…La Ruche dispose depuis 2012 d’un agrément « utilité sociale » qui « reconnaît officiellement le rôle qu’elle joue dans le soutien des petits producteurs, ainsi que dans l’organisation exemplaire de l’entreprise » (plaquette de la RQDO). Cependant, le législateur a probablement du trouvé ce type de situation un peu limite lorsqu’il a rédigé cette année la première loi structurant l’ESS. Il a ainsi précisé que pour obtenir l’agrément « Entreprise solidaire d’utilité sociale (ESUS) », il faudrait  « apporter un soutien aux personnes en situation de fragilité… » ou « contribuer à la lutte contre les exclusions et les inégalités... ». Il a par ailleurs ajouté que développer une activité uniquement tournée vers le développement durable ne suffisait pas pour être reconnu d’utilité sociale. Une porte-parole du MOUVES, mouvement fédérant environ 400 entrepreneurs sociaux, dont la RQDO, a d’ailleurs regretté cette non prise en compte des problématiques d’environnement dans la loi lors d’une réunion publique. Une des membres de l’assistance s’est permise de lui faire remarquer que d’énorme entreprise « se faisaient un blé monstre dans le domaine de l’environnement » (SUEZ Environnement, Veolia…). Difficile de faire de l’environnement en soi, un simple critère d’utilité sociale.

À ce jour, la Ruche qui dit oui fait partie de l’ESS, mais pas du fait de son statut juridique. Et son agrément devrait devenir prochainement caduc si elle n’engage une refonte de son projet ou de ses statuts. Récemment interrogé pour savoir si la RQDO allait engager des réformes de fond, plus que simplement juridiques pour être en conformité avec la loi ESS, un cadre de la RQDO a assuré publiquement qu’« une démocratie de la gouvernance, ça se vivait plus que ça se décrétait ». On pense en effet à certains acteurs de l’ESS qui inscrivent à leur fronton de grands principes sans trop en prouver le respect.

Reste qu’il faut que cette démocratie existe aussi pour la RQDO. En effet, on ne la voit pas à l’œuvre. Un réseau, une communauté, ce n’est pas une gouvernance. C’est là toute l’ambiguïté de l’économie collaborative. On ne voit pas une ruche faire cessation du réseau, notamment parce que les agriculteurs sont pris en otage d’un outil de gestion qui semble dans son principe, il est vrai, assez génial et efficace. Ça s’appelle de la dépendance. Une gouvernance démocratique n’en serait que plus indispensable.

La ruche propose-t-elle des produits bios ?

La réponse est transparente sur la plaquette mise en ligne sur le site de la Ruche : « 35% des producteurs proposent au moins un produit bio ». On apprend par ailleurs ici que 51% des producteurs de légumes du « réseau » n’ont pas le label.

La Ruche respecte-t-elle les circuits courts ?

Sur sa plaquette de présentation, la structure évoque des trajets ne dépassant pas 250 kilomètres. Ce que d’aucun n’aurait pas considéré si court que cela. Mais sur ce site (les AZA), un des fondateurs de la RQDO précise que la moyenne est de 43 kilomètres. Si l’on considère que le contexte de mondialisation des échanges commerciaux et des distances parcourues pour que nous puissions manger cette petite mandarine à Noël… c’est plus qu’une réussite.

Quelles sont les différences avec les AMAP ?

Comme pour la ruche le bio n’est semble-t-il pas la règle non plus dans les AMAP . Il semblerait même plus simple de ne commander que des produits bios avec le système de la Ruche. Ils n’ont cependant pas le monopole de la commande sur internet (exemple ici avec le Collectif percheron).

Les AMAP sont des associations : AMAP signifie Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne. Dans son intention, le mouvement des AMAP s’inscrit donc clairement dans l’économie sociale et solidaire. Les clients sont adhérents de l’association. Dans le cas de la RQDO, il s’agit notamment à 66% d’entreprises individuelles.

Par ailleurs, « chaque membre acheteur s'implique dans le fonctionnement de l'AMAP et s'engage à participer à des activités communes, comme des visites à la ferme, afin de (re)découvrir notamment les processus de production agricole et la vie de l'agriculteur » (source : le mouvement des colibris). Les membres d’une AMAP s’engage par ailleurs a préacheté une partie de la production. Ce qui n’est pas le cas des clients de la RQDO, ni pour l’engagement obligatoire, ni pour le préachat.

La RQDO prélève 16,7% du chiffre d’affaires Hors Taxe pour financer pour moitié le responsable de la ruche, et pour l’autre moitié le fonctionnement de la société mère, Equanum SAS. Alors qu’une AMAP est (semble-t-il) un ensemble de bénévoles, sans salariés. Pour information, le volume d’affaires de la RQDO est de plus de 17 millions sur les 10 premiers mois de 2014, pour 627 ruches actives. En octobre 2014, le résultat était négatif d’un peu moins d’un demi-million.

Les acteurs de l’économie collaborative, de l’entrepreneuriat social et de l’économie sociale sont-ils assimilables ?

Dans l’éclairant rapport De nouvelles formes de partages : la solidarité au-delà de l’économie collaborative, publié gratuitement sur le site de l’Institut Veblen, l’auteur, Jean-Michel Servet, classe le cas de la RQDO au sein de l’économie collaborative dans celui des « commandes groupées ». « Le consommateur peut diminuer sa dépense et l’agriculteur accroître ses prix de vente en réduisant les coûts d’intermédiation (le site prélève environ 16,7 % de frais) ». Ce rapport dissocie différents types de projet au sein de l’économie collaborative. Certains sont solidaires. D’autres permettent un mode de « valorisation du patrimoine », comme c'est les cas de la locations de maisons ou de voitures dites "collaboratives". C’est semble-t-il de cette deuxième dynamique que participe la RQDO dans son intention. Elle est un moyen – très efficace – de permettre à des consommateurs disposant d’un revenu confortable de favoriser les circuits courts et de mieux manger, et à des agriculteurs de vendre mieux ce qu’ils auront mieux cultiver (moins d’intrants).  

De nombreuses entreprises "classiques" ont aujourd’hui intérêt à freiner le délirant logiciel néolibéral pour revenir à des modes de consommation raisonnés, parce que le consommateur ne veut plus de produit bourré de pesticides, d’obsolescence programmée, de tissus si fragiles que les associations caritives ont de plus en plus de mal à trouver une deuxième vie aux vêtements... Pourquoi y aurait-il sinon des chaires « entrepreneuriat social » à HEC et à l’ESSEC ? Réussir à utiliser internet pour mettre en contact une communauté d’acteurs en répondant à leur désir de ne plus manger ou produire des produits empoisonnés, est-ce un acte solidaire, ou bien une réponse pertinente à des tendances de consommation saines et éclairées ? Si l’on considère que l’outil de production de la RQDO reste aux mains de quelques-uns qui ne sont ni les consommateurs, ni les producteurs, ni les salariés, comment imaginer que l’intention est solidaire. La solidarité est un lien social d’engagement et de dépendance réciproques entre des personnes (Wikipédia). Une organisation démocratique peut permettre de s’assurer de l’engagement réciproque. Or on ne voit pas bien le lien de réciprocité des actionnaires, des consommateurs ou des producteurs de la RQDO, ni la structure démocratique. Par n’importe quel bout qu’on le prenne, aucun engagement solidaire ne semble défini.

La ruche qui dit oui est une belle entreprise. Il semble cependant difficile de la classer dans l'économie sociale et solidaire... mais est-ce vraiment un problème ?

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