Produire de l’action politique hors des cénacles d’élus.

Le 23 avril se tient au Sénat un colloque intitulé " Parlement du futur : Par delà Peurs & progrès ". Organisé par VivAgora et la Sénatrice Marie-Christine Blandin, cet événement entend mettre en politique l’innovation. Pour Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne et conseiller de VivAgora, l’idée d’un parlement du futur nous oblige à inscrire les dispositifs d’évaluation technologique participatifs dans un processus réel de décision politique. Il s’agit de rechercher comment les générations futures et les identités non-humaines peuvent être représentées. Quelle est l’origine de l’idée de parlement du futur ? Historiquement, le parlement du futur trouve sa source dans la pensée du sociologue Bruno Latour, avec son concept de " parlement des choses ". Celui-ci souligne la nécessité de penser le grand partage entre la Nature et le Politique, parce que les innovations technologiques ne sont pas dénuées d’impacts sur l’organisation de nos sociétés. Pour décloisonner ces deux domaines jusqu’à présent séparés, il propose d’instaurer un parlement où les choses seraient représentées par des scientifiques, au même titre que les citoyens sont représentés par des porte-paroles politiques. En soulignant la nécessité de politiser la science, Bruno Latour a ainsi pointé un des principaux enjeux du parlement du futur. Dans le même mouvement, il a instauré une critique très stimulante de la représentation politique et de ses insuffisances. En fait, ce qui est commun à Bruno Latour, Pierre Rosanvallon, ou Dominique Bourg, quelques-uns des intellectuels qui ont le plus réfléchi à l’idée d’un parlement du futur, c’est bien une mise en avant des insuffisances de notre système de représentation politique. Ce dernier est incapable de représenter les générations futures, les animaux ou encore les identités non-humaines. Il peine aussi à évaluer les innovations technologiques. Toutes ces réflexions, notamment celle de Dominique Bourg, nous renvoient à la nécessité d’accentuer la participation, d’élargir le périmètre de la délibération démocratique, de l’approfondir, afin que toutes les composantes de nos sociétés soient impliquées dans la décision politique. La grande difficulté réside dans la manière d’inscrire ces dispositifs de participation dans un processus réel de prise de décision, de gouvernance. Pour l’instant, tout se passe comme si ces dispositifs n’étaient pas considérés comme légitimes par ceux-là même qui les mettent en place. Dans quel sens devons-nous repenser notre système de représentation politique ? Il faut repenser le contrat social qui fonde l’idée de représentation politique, notamment en développant une réflexion sur la réversibilité des décisions. Récemment, la question de cette réversibilité s’est posée sur l’enfouissement des déchets nucléaires, avec cet argument politique : il faut laisser la possibilité aux générations futures de décider, car si nous décidons pour elles, nous leur ôtons une partie de leurs droits. Notre système actuel de représentation fait que nécessairement des individus représentent d’autres individus. Notre conception de la représentation repose sur cette personnalisation de la représentation. Pouvons-nous penser des processus de représentation qui soient impersonnels et dans lesquels finalement, nous n’avons pas cette incarnation par des portes paroles, par des représentants ? En quelque sorte, la représentation politique ne se résume pas à l’élection ? Pierre Rosanvallon propose de penser la représentation au-delà de l’élection. En démocratie, l’élection ne résume pas le processus de représentation politique. Il faut instaurer une représentation qui implique dans la décision politique d’autres scènes de débat : conférence et jury de citoyens, conseil de développement durable, agence spécialisée, " focus group " de grandes entreprises, forums participatifs et délibératifs. Toutes les réflexions convergent pour transformer le système représentatif dans ce sens. Mais dans quelle mesure pouvons-nous contraindre l’ensemble d’une collectivité à obéir et à agir conformément aux choix qui peuvent s’effectuer au sein de ces dispositifs de participation ? Pour l’instant, seule l’élection est contraignante. Est-ce que nous allons pouvoir produire de l’action politique ailleurs que dans l’espace de l’élection ? La mise en œuvre d’un parlement du futur doit nous aider à répondre à ce type de question.

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