Les snipers de la science (1) : Les scientifiques, des citoyens comme les autres

« Nous sommes face à une très grande fragilité des relations entre la connaissance scientifique, la décision et le public », partant de ce constat, l’IDDRI organisait le 22 juin à Sciences Po Paris un séminaire destiné à identifier ces « snipers de la science » qui affaiblissent la rationalité scientifique. Retour en deux mouvements sur les décryptages du biologiste Pierre-Henri Gouyon (Muséum national d’histoire naturelle) et de l’économiste Claude Henry (Columbia University).

D’emblée, Pierre-Henri Gouyon a rappelé comment le débat OGM a été marqué par un débordement dangereux du rôle des scientifiques, ce qui a contribué à jeter un discrédit important sur la science. « Notre attitude de scientifique est affaiblie » affirme-t-il : d’un côté par le dogmatisme excessif de certains scientifiques prétendant posséder la vérité absolue, de l’autre par un relativisme exagéré pour lequel tout résultat scientifique ne serait qu’une opinion, susceptible d’être remise en cause à tout instant.

Dogmatisme contre relativisme ?

Une contradiction ? En apparence seulement. Car en fait, selon le biologiste, le « dogmatisme » en question ne concerne pas le savoir scientifique, mais les conséquences de ce savoir. Si la connaissance scientifique ne peut être soumise au débat avec tout un chacun, la question de l’utilisation de ces connaissances relève, elle, du champ politique. Les critiques de la société ne portent souvent pas sur des questions purement techniques, pour lesquelles les scientifiques seraient effectivement les mieux à même de répondre, elles portent sur des questions de valeurs. Par exemple, dans le cas des OGM, veut-on développer une agriculture très technique et très chère, au risque d’augmenter les inégalités ? Accepte-t-on que les gènes soient brevetés et que la diversité végétale soit appropriée par quelques grandes firmes, au détriment de la biodiversité produite par l’agriculture traditionnelle ? Des questions légitimes, mais pourtant accueillies avec mépris lorsqu’elles sont posées par des « profanes ». Pierre-Henri Gouyon cite comme exemple le rapport que l’Académie des Sciences a consacré au sujet des OGM, avec son traitement superficiel des questions d’environnement.

« Il ne suffit pas d’avoir des ennuis avec la société pour être un grand scientifique »

Est-ce à dire que le scientifique ne peut prendre aucune position politique, et qu’il doit se limiter à son champ de compétence scientifique ? Absolument pas, mais il doit le faire en respectant les règles du jeu, c’est-à-dire en assumant qu’une prise de position est politique et non scientifique, et en acceptant la contradiction. Autrement dit, sans invoquer à tout bout de champ le fantôme de Galilée, argument d’autorité sensé démontrer définitivement la rationalité supérieure de la science et couper court à tout débat. « Un certain nombre de grands scientifiques a eu des ennuis avec la société, mais malheureusement il ne suffit pas d’avoir des ennuis avec la société pour être un grand scientifique », rappelle Pierre-Henri Gouyon.

Les scientifiques doivent faire également faire preuve d’un peu plus d’humilité et d’empathie à l’égard du profane : lorsqu’on a travaillé 20 ou 30 ans sur une technologie, et que le citoyen pointe le bout de son nez en disant que peut-être ce n’est pas une très bonne idée d’utiliser cette technologie, la tentation est forte de faire passer celui-ci pour un obscurantiste irrationnel. Mais de quel côté se situent vraiment l’obscurantisme et la manipulation quand on essaye de faire valoir son autorité scientifique pour imposer un jugement de valeur ? Quand la science abuse ainsi de sa position, il ne faut pas s’étonner de voir se développer des attitudes anti-science. C’est ainsi que les mouvements créationnistes ont pu récemment prospérer.

Ne pas confondre science et valeur

Mais pour Pierre-Henri Gouyon, ceci n’est pas le plus inquiétant : s’opposer aux préjugés de la religion et de l’idéologie, « ça fait partie de notre métier, on sait faire ». Plus insidieux est le relativisme exagéré (que l’on retrouve parfois y compris dans des sphères intellectuelles) qui tend à ramener les théories scientifiques à de simples opinions susceptibles d’être à tout moment remises en cause. On voit bien les limites de ce type de raisonnement qui met sur un pied d’égalité croyance populaire, opinion politique et théorie scientifique. Car dans ce cadre, puisqu’il existe une société des Amis de la Terre Plate il serait donc justifié d’organiser des débats avec une moitié de défenseurs de la terre plate, et une moitié de défenseurs de la terre ronde…

Il faut être beaucoup plus ferme sur le savoir scientifique, et beaucoup plus ouverts sur les conséquences de ce savoir scientifique, plaide Pierre-Henri Gouyon. Distinguer ce qui relève des faits et donc de la science, et ce qui relève des valeurs, donc du politique. Une distinction fondamentale que la communauté scientifique n’a pas toujours faite. Ainsi, aux heures les plus noires de l’eugénisme, la quasi-totalité des scientifiques soutenait cette théorie, qui était même considérée comme scientifique. Le résultat : 65 000 stérilisations forcées aux Etats-Unis, proportionnellement plus en Scandinavie, des recommandations de la part des scientifiques qui ont servi de base aux politiques de l’Allemagne nazie. « Le fait que les scientifiques aient pu jouer ce jeu aussi longtemps doit nous interroger », affirme Pierre-Henri Gouyon. Si l’eugénisme est aujourd’hui largement condamné, il semble pourtant que nous n’ayons toujours pas tiré la leçon principale : ce qui relève des valeurs doit être mis en débat.

Et dans ce débat, le scientifique est un citoyen comme un autre.

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