Les snipers de la science (2) : Petit traité de manipulation scientifique

« Nous sommes face à une très grande fragilité des relations entre la connaissance scientifique, la décision et le public », tel est le constat posé par l’IDDRI, qui proposait avec un séminaire organisé le 22 juin à Sciences Po Paris d’identifier les « snipers de la science » qui affaiblissent la rationalité scientifique. Retour en deux mouvements sur les décryptages du biologiste Pierre-Henri Gouyon (Muséum National d’Histoire Naturelle) et de l’économiste Claude Henry (Columbia University).

 

En 2009, un sondage du Pew Research Center révélait que seulement 36% des américains croyait à un réchauffement climatique d’origine anthropique, malgré le consensus d’une immense majorité de la communauté scientifique sur cette question. Comment expliquer ce décalage ? « L’incertitude est biaisée, amplifiée, fabriquée », répond Claude Henry, présentant les travaux de Naomi Oreskes, historienne des sciences américaine. Celle-ci expose, dans son dernier livre [1], le système remarquablement bien huilé qui vise à distiller du doute sur des sujets divers et variés : tabac, pluies acides, trou dans la couche d’ozone, et aujourd’hui changement climatique. Petit cours de rattrapage pour ceux qui voudraient tenter l’aventure.

La fabrique du doute

Première étape : créez une institution au nom ronflant, dont vous serez le parrain. Ce sera votre gage de sérieux dans le monde médiatique, votre « écran » comme l’appelle Claude Henry. Puis choisissez votre sniper : un scientifique de renom qui donnera du crédit à vos allégation et participera à l’élaboration d’arguments scientifiques.
Enfin, lancez-vous dans la bataille. Ne négligez pas les classiques : la confusion entre météo et climat fonctionne toujours assez bien (Timothy Ball, Friends of Science [2]). Il est toujours plus simple de faire passer une idée simpliste qu’un message compliqué.

Dans un style un peu plus osé, vous pouvez associer des scientifiques à des pétitions sans leur demander leur avis, ou déformer leurs propos. C’est ce qu’a fait le Heartland Institute, avant de recevoir une salve de réclamations de la part de scientifiques outrés de voir leur nom sur cette liste. Votre cible prioritaire : les media. Prenez soin de leur suggérer des intervenants, de multiplier les communiqués de presse, ou de préparer des opinions toutes faites supposées être envoyées au « courrier des lecteurs ».

Ces stratégies ont redoutablement bien fonctionné. Sur 928 articles sur le changement climatique parus dans des revus scientifiques entre 1993 et 2003, aucun ne réfutait la réalité du changement climatique, ni son origine anthropique, affirme Naomi Oreskes [3]. Alors que sur les articles parus à ce sujet dans quatre grands journaux américains entre 1998 et 2002, 53% mettaient en scène une controverse scientifique [4].

La victoire provisoire de Gorgias

Les motivations de ces « snipers » ? Aux États-Unis, c’est une idéologie libérale et un anti-communisme profond, selon Naomi Oreskes. Ils voient ainsi dans les préoccupations environnementales un prétexte pour imposer davantage de régulation (en témoigne d’ailleurs le slogan du Heartland Institute : « Free market solutions »). Idéologie qui s’est trouvée renforcée par les financements des industries pétrolières : « Il y a eu une alliance entre des idéologues et des gens qui défendaient leurs parts de marché », affirme Naomi Oreskes dans un entretien à La Recherche. L’objectif est donc explicite : bloquer la prise de décision. Fabriquer de fausses incertitudes, tout en clamant qu’on ne peut agir que sur la base d’une science certaine, quoi de plus efficace ?

« Il n’y a rien dont l’orateur ne puisse parler en public avec une plus grande force de persuasion que n’importe quel spécialiste ». C’est en citant Gorgias répondant à Platon que Claude Henry finit son exposé. Pour l’œil averti et honnête, il est assez aisé de distinguer les incertitudes fabriquées de théories sérieuses. Mais pour le citoyen lambda, cela implique une vigilance qu’il n’a pas toujours les moyens, le temps ou les compétences d’exercer. Au-delà des arguments pris un à un, il importe donc de mettre à jour et de démonter toutes les méthodes employées pour assombrir le débat scientifique aux yeux du public.

 

[1] Merchants of Doubt : How a Handful of Scientists Obscured The Truth on Issues from Tabacco Smoke to Global Warming, N. Oreskes, E.M. Conway, 2010

[2] http://www.friendsofscience.org/assets/documents/FOS%20Weather%20and%20climate.pdf

[3] « Beyond the Ivory Tower : the Scientific Consensus on Climate Change », Naomi Oreskes, Science 306, 3 décembre 2004 (http://www.sciencemag.org/cgi/content/full/306/5702/1686)

[4] « Balance as bias : global warming and the US prestige press », Maxwell T. Boykoff, Jules M. Boykoff, Global Environmental Change 14, 2004 (http://www.eci.ox.ac.uk/publications/downloads/boykoff04-gec.pdf)

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