Rompre avec la tyrannie du court terme

Pour que le meilleur du progrès ne soit pas assorti du pire, l’entreprise doit apprendre à recevoir les signaux d’alerte environnementaux et sociaux qui lui parviennent du scientifique comme du simple citoyen. Témoignage de Anne-Catherine Husson-Traore, directrice générale de Novethic, filiale de la Caisse des Dépôts en charge de la recherche sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises et des divers modes d’analyse de cette responsabilité par les investisseurs. Qu’entendez-vous par modèle de responsabilité d’entreprise ? La responsabilité d’entreprise n’est qu’une des déclinaisons de la grande interrogation qui nous traverse aujourd’hui : le progrès et ses innovations ne doivent-ils pas être regardés avec prudence ? Chez Novethic, nous travaillons à faire la promotion d’un modèle de responsabilité d’entreprise où les bénéfices économiques tirés d’une activité de production soient mis au même niveau que les impacts environnementaux et sociaux. Concrètement, si une entreprise lance un produit qui a l’air très prometteur mais qui génère des dégâts environnementaux et sociaux trop importants, il faut pouvoir décider de ne pas le faire ou a minima informer clairement sur les risques suscités. A cet égard, les lanceurs d’alerte jouent un rôle fondamental : scientifiques ou simples citoyens, ils tentent d’alarmer les autorités sur des sujets d’environnement ou de santé publique. En matière d’innovation responsable, leurs alertes sont à prendre en considération pour évaluer les performances sociales et environnementales des entreprises. Dans la mise en œuvre d’un " parlement du futur ", ces acteurs ont un rôle de premier plan à tenir. Pouvez-vous nous donner des exemples qui vous semblent particulièrement significatifs de cette notion de " lanceur d’alerte " ? Je prendrai un premier exemple du côté des industries de la téléphonie mobile et de l’informatique qui sont à l’origine de la production d’une montagne de déchets électroniques. Ces industries vous poussent à la surconsommation en vous proposant tous les six mois de nouvelles générations d’appareils, alors que toutes les études prouvent que seulement 5 à 6 % des fonctionnalités des ordinateurs sont utilisées par les particuliers ... Les règlementations se mettent en place en Europe pour traiter les déchets électroniques mais reste un problème majeur : ces déchets sont souvent toxiques et eux comme d’autres sont stockés dans certains pays où ils provoquent de nombreux dégâts sur les populations, ce risque est beaucoup plus concret que le CO2 ! Dans ce cas ce sont les ONG qui jouent le rôle de lanceurs d’alerte de l’opinion publique en publiant des classements mettant à l’index les entreprises de ce secteur qui ne font pas d’éco-conception. Il y a un deuxième exemple que je trouve très emblématique : il s’agit des problèmes sociaux générés par des modèles de management que la justice et le code du travail commencent à définir comme du harcèlement moral exercé par des personnes morales. Leur développement économique se fait au détriment de la santé mentale de leurs salariés. Jean-Michel Daire, délégué syndical CFDT chez IBM France, a fait lancé l’alerte il y a plusieurs années sur l’état psychique alarmant de plusieurs dizaines de cadres ingénieurs de l’entreprise. Son analyse a clairement démontré que les dirigeants d’IBM avaient défini un profil " haute performance " avec des objectifs souvent inatteignables. Aujourd’hui, il faut mettre en place des modèles de développement économique qui s’émancipent de la " tyrannie du court terme " pour créer de la valeur, à tous les sens du terme, sur le moyen long terme. Sur quoi repose cette " tyrannie du court terme " ? Elle repose essentiellement pour les entreprises cotées sur le fait que les résultats financiers sont examinés en permanence et qu’elles sont tenues de publier des comptes trimestriels. Ce mode de visibilité comptable est tyrannique car il rend plus difficile pour l’entreprise la possibilité de convaincre les marchés et ses actionnaires d’investir dans des projets de long terme en phase avec le développement durable dont le retour sur investissement est souvent loin d’être immédiat. Il y a un grand débat actuellement entre les Etats-Unis et l’Europe sur la question des normes comptables. La tendance est à la déification de la valeur du marché, qui conduit à des modèles de valorisation très court terme quasi incompatibles avec les investissements sur le moyen et le long terme qui sont eux capables de financer les besoins en croissance " verte ", les infrastructures durables et les énergies renouvelables. La responsabilité sociale et environnementale est un concept qui permet de remettre en cause le mode de croissance économique actuel dont les impacts se traduisent par une " casse " sociale importante et demain, sur le plan environnemental, une dégradation des conditions de vie pour les générations futures parce qu’elle n’est pas basée exclusivement sur des ratios financiers.

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