Apprendre à penser comme un volcan

Depuis une semaine maintenant, le volcan sème la panique et nous tient en alerte. Quand toutes les attentions sont portées sur les préjudices pour les voyageurs déroutés et les secteurs économiques touchés, quelques voix s'élèvent pour prendre toute la démesure de nos préoccupations quotidiennes et tirer quelques leçons de la situation.

Depuis une semaine maintenant, le volcan sème la panique et nous tient en alerte. Quand toutes les attentions sont portées sur les préjudices pour les voyageurs déroutés et les secteurs économiques touchés, quelques voix s'élèvent pour prendre toute la démesure de nos préoccupations quotidiennes et tirer quelques leçons de la situation. Nous sommes face à un « volcan qui nous ramène sur terre », selon l'expression d'Edwy Plenel dans un très bel article du même nom. Cette pause obligée dans nos itinéraires effrénés est peut-être l'occasion, à la veille de la tenue du premier Parlement du Futur, de prendre le temps de penser à demain.

 

D'une certaine façon, ce volcan fait une irruption salvatrice dans nos vies, en nous révélant la profonde fragilité de notre mondialisation, basée sur des échanges continus de biens et de marchandises. De 1950 à nos jours, le tonnage mondial des transports de biens a été multiplié par 7,5, jusqu'à atteindre 6 170 millions de tonnes en 2008 ! Certes, c'est le transport maritime qui assure aujourd'hui 90 % du transit commercial mondial, laissant portion congrue au fret aérien. Mais il y a quelque chose d'intenable dans cette croissance exponentielle des flux : à l'heure de la raréfaction des ressources en pétrole, pourrons-nous indéfiniment continuer ces échanges planétaires ? Et que deviendra demain notre économie, s'il devient impossible d'acheminer toutes nos denrées ? Les innovations technologiques futures nous permettront-elles de pallier à ces difficultés ?

 

Plus profondément encore, le volcan nous fait ressentir toute la vulnérabilité de notre condition d'homme, dérisoirement petits face à des événements naturels que nous ne savons pas prévoir et sur lesquels nous n'avons pas prise. Il nous rappelle avec force que nous appartenons à une Terre avec laquelle nous faisons corps. Face à ce constat, notre attitude dominatrice apparaît profondément illusoire, voire dangereuse : nous ne saurions durablement faire abstraction de notre planète, en la considérant comme un simple réservoir de ressources exploitables à merci. Au fond, le volcan nous invite à repenser la façon dont nous habitons la terre, en prétendant la dominer comme si elle nous était étrangère.

 

Dans cette voie, le projet de l'écologiste américain Aldo Leopold du début du XXème siècle peut peut-être nous offrir quelques branches de salut. Son éthique de la terre nous engage à « apprendre à penser comme une montagne »... ou comme un volcan. Cela veut dire cesser de voir la nature du seul point de vue l'homme, en ayant en tête uniquement l'usage que l'on peut en faire. Pour Aldo Leopold, l'homme appartient à une communauté, la communauté-terre, qui inclut les autres hommes, mais aussi l'eau, le sol, les plantes et les animaux. Le sentiment d'appartenance à cette communauté devrait nous inciter à réévaluer ce qui nous semble juste : non plus seulement ce qui nous apparaît utile ou rentable économiquement, mais « ce qui tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de cette communauté ».

 

Il s'agit au fond d'envisager une nouvelle conception de l'humanité, qui soit pleinement intégrée à son environnement, « en réévaluant ce qui est artificiel, domestique et confiné à l'aune de ce qui est naturel, sauvage et libre ». Il y a là de quoi introduire bien de la perplexité dans notre monde bien organisé, car cela implique d'interroger nos valeurs, mettre en discussion nos choix de société, nous accorder sur le sens à donner à nos innovations... On peut facilement penser qu'une telle entreprise relève de la démesure mais, à la mesure du volcan, de la planète et de l'humanité qui fait corps avec elle, ce serait peut-être simplement faire preuve de bon sens.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.