Dénaturation de l'Université

Par Kiven Poirier Fontaine  « Le droit à l’éducation, c’est un droit qui permet au citoyen de s’habiliter dans une démocratie qui est fondée sur le savoir. » — Martin Paquet, professeur d’histoire Université Laval.La présente crise des frais de scolarité motive cet article. Cet article n’a pas pour prétention de se positionner par rapport à la grève étudiante, mais bien par rapport à la hausse. L’objectif ici est de ramener le débatautour de la place des universités dans notre société.

Par Kiven Poirier Fontaine  « Le droit à l’éducation, c’est un droit qui permet au citoyen de s’habiliter dans une démocratie qui est fondée sur le savoir. » — Martin Paquet, professeur d’histoire Université Laval.

La présente crise des frais de scolarité motive cet article. Cet article n’a pas pour prétention de se positionner par rapport à la grève étudiante, mais bien par rapport à la hausse. L’objectif ici est de ramener le débatautour de la place des universités dans notre société. La crise actuelle est un symptôme de la dénaturation des universités. Il sera d’abord question de définir l’Université, d’ensuite montrer son importance dans les sociétés modernes et de finalement pointer les enjeux d’une hausse des frais.

 

Qu’est-ce que l’Université?

D’abord, par définition, l’Université est un lieu du savoir. En effet, c’est le lieu public où sa transmission (enseignement), sa conservation (bibliothèque) et sa recherche ont lieu. C’est un lieu public, car, en effet, tous les citoyens d’une société devraient y avoir accès et c’est la société qui doit se doter de ces lieux du savoir. C’est la société qui doit faire cet effort, car c’est pour elle-même que ces lieux sont profitables (voir explications plus loin). Toujours dans le même sens, Charles Sanders Peirce, un philosophe américain, définit l’Université comme étant : « une association d’hommes […] dotée et privilégiée par l’État, en sorte que le peuple puisse recevoir une formation (guidance) intellectuelle et que les problèmes théoriques qui surgissent au cours du développement de la civilisation puissent être résolus. »[1]. Dans la même lignée, Peirce pensait que le devoir de l’Université est : « [d’] éduquer des hommes pour la découverte – et non pour le gain de l’argent [...]. »[2]. De toute évidence, la recherche du savoir n’empêche pas une rémunération, mais cette dernière ne devrait pas en être la fin. Donc, le but principal de l’Université est de faire progresser le savoir, et non de permettre l’enrichissement des individus.

 

L’importance de l’Université dans la société

De cette manière, l’Université est un pilier de la progression de la civilisation; elle est le cerveau de la société. C’est l’Université qui fait office de « réflexion », c’est dans ces endroits que les chercheurs (peu importe le domaine) font leurs travaux sur diverses questions. Que ce soit de nouvelles techniques d’ingénierie, des réflexions éthiques sur divers enjeux (peine capitale, accommodements raisonnables ou encore l’euthanasie), la compréhension de l’Histoire, la recherche d’un remède ou encore la recherche scientifique fondamentale, l’Université est le lieu de ces travaux. Ces travaux sont essentiels pour la progression d’une société qui se veut éclairée. C’est dans les universités que les résultats de ces travaux sont conservés et qu’ils sont transmis vers des gens qui pourront à leur tour contribuer au savoir. De plus, considérant que l’humain est un animal doté d’aptitudes intellectuelles, il doit avoir la possibilité d’épanouir ces facultés et ce sont les études supérieures qui sont le lieu privilégié pour y arriver. Il y a ici un effet d’enchaînement : l’humain est capable de travail intellectuel et l’Université a pour but d’enseigner et de développer ce travail; la société entière bénéficie de ce travail, soit le savoir qui, lui-même, est un progrès.

 

Enjeu de la hausse

La présente crise, celle de la hausse des frais de scolarité, tente de convaincre que le savoir est une marchandise qui doit être régulée selon des lois économiques. En effet, on nous dit que l’éducation est un investissement personnel, car il va rapporter à la micro-entreprise qu’est l’individu. Ainsi, il serait normal d’augmenter les frais, car, de toute façon, c’est l’individu qui va en récolter les fruits. Cette façon de faire encourage une relation marchande avec le savoir, c'est-à-dire que les étudiants sont des clients des universités et que, en quelque sorte, ils payent pour avoir un savoir et pour avoir une reconnaissance de ce savoir afin d’aller chercher un emploi. Ainsi, on encourage les étudiants à aller chercher un savoir pratique, car c’est ça qui est payant. En corollaire, les étudiants recherchent de plus en plus un programme dont les emplois associés sont payants. Ainsi, les sciences humaines et les sciences pures (vers la recherche fondamentale) se vident peu à peu et les universités, qui étaient à l’origine des lieux du savoir, se transforment en usines fabriquant les outils nécessaires au développement économique. Sans dénigrer l’économie, le savoir ne doit pas connaitre de contraintes économiques s’il veut s’épanouir le plus possible et donc, dans l’absolu, être le plus utile possible.

 

De cette façon, l’explication d’une hausse des frais de scolarité vient dénaturer le sens même des universités. La spécialité des universités est le savoir théorique, c’est la recherche du savoir pour le savoir lui-même. Et c’est de cette façon, et seulement de cette façon que le savoir permet l’émancipation, car il est libre de toutes contraintes, dont celle du profit. Et c’est seulement ainsi que l’Université peut remplir pleinement son rôle. Mettre une valeur marchande sur le savoir c’est l’enfermer dans une prison économique.

 

En érigeant des barrières au savoir, on freine une infinité de possibilités de découvertes qui pourraient s’avérer cruciales au progrès de l’humanité, car pour être pleinement efficace, le savoir ne doit pas avoir de contraintes. Voulons-nous vraiment risquer de passer à côté d’un remède au VIH, de solutions à la crise environnementale ou de toutes autres découvertes améliorant la vie humaine sous prétexte que les recherches nécessaires ne sont pas lucratives?

 

Kiven Poirier Fontaine, étudiant au baccalauréat en Philosophie et Science Politique, Université Laval

 


[1] Fisch M. (ed.), Classic American Philosophers Fordham University Press, 2004 (1951), p.31.

[2] Ludwig Marcuse, La Philosophie américaine, Gallimard, 1967, p. 53-54 ; trad. française de Amerikanisches Philosophieren. Pragmatisten, Polytheisten, Tragiker, Hamburg 1959.

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