Billet de blog 5 juin 2012

Marc Antoine Lévesque

Abonné·e de Mediapart

Anecdote et réflexions en temps de grève

Marc Antoine Lévesque

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Par Emma Roufs  En premier lieu, je tiens à remercier mon collègue Marc-Antoine Lévesque et Mediapart pour la mise en place de cet espace de discussion indispensable à notre mouvement de revendication étudiant et social québécois.

Précédemment, mon collègue a très bien exposé de précises descriptions contextuelles reliées à notre lutte. Je tiens plutôt à présenter une anecdote qui souligne singulièrement l'aura de cette période trouble, dont le flou s'est accentué de plus en plus suite à l'annonce de cette hausse des frais de scolarité au niveau postsecondaire au Québec. Il semble que cette rencontre révèle, singulièrement, pourquoi les revendications de cette lutte étudiante s'étendent au-delà de son fondement premier et pourquoi diverses réflexions sur l'état des mentalités néo-libérales, utilitaristes et marchandes foisonnent.

Rencontre du différend

Fin mars 2012, nous sommes à l'Université de Montréal. Nous nous préparons pour aller faire du piquetage devant nos salles de classe. Le piquetage consiste à effectuer un geste, un mouvement, très particulier : parler afin d'expliquer pourquoi ne pas assister au cours à ceux qui s'y présentent, malgré le vote démocratique pour une grève générale illimitée de leur association étudiante respective effectué lors d'une assemblée générale. Contradiction et frustration sont au rendez-vous. Bisbille locale, la démocratie bat son plein.

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Une affiche arborant l'appellation du Printemps érable. © Emma Roufs

Finalement, devant cette dite classe, obligé par son employeur, le professeur se présente avec son énorme carré rouge épinglé à sa chemise. Il attend et deux jeunes femmes se présentent. Deux jeunes femmes qui ne viennent pas du Québec : territorialement parlant, c'est aussi ma situation. Elles désirent assister au dit cours. Elles sont 2 sur plus de 35 étudiants inscrits. Je leur demande donc ce fameux pourquoi, questionnant ainsi leur présence et leur motivation pour assister à ce cours. Après plus d'un mois et demi de grève, la réponse s'articule approximativement ainsi : « Parce qu'on veut juste en finir, aller à la maison, ne plus douter, travailler et… en finir quoi! ». D'accord. Nous sommes à bord de ce même bateau qui, au large, n'a que seul horizon encore et toujours l'océan. Le(s) mensonge(s) accompagnai(en)t allègrement le discours « je-moi-iste » qui chahutait violemment mes valeurs et convictions qui, encore à ce jour, prennent formes : une de ces jeunes dames a masqué, pour se contredire quelques secondes plus tard, que son lieu de résidence est bel et bien le Québec. Coincée, la sensibilisation s'est donc poursuivie : quelques chiffres, quelques raisons, quelques précisions sur les accommodations destinées en particulier aux étudiants en échange. Le problème? Le retour du mensonge : « nous avons été à toutes les assemblées générales du programme et voilà, que va-t-il se passer pour moi et elle, étudiantes en échange? ». De répondre que je ne les avais pas vues le jour où, justement, les accommodations avaient été discutées. « Je, moi, je… veux juste vraiment terminer, tu sais, pour ne pas perdre ma session, et être en vacances, arrêter de douter, tu sais? Douter sur ce qu'il va se passer... ». Encore d'accord! Nous sommes tous sur le pont, zieutant le large à la recherche d'un morcellement de terre.

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Une des nombreuses affiches de la manifestation du 22 mars 2012. © Emma Roufs


Ce qui est inquiétant à travers ce discours « je-moi-iste » qui a, et continue, de raisonner et apparaître à travers maintes bouches, pages web et médias, c'est une forme de fatalisme. En finir, malgré tout, malgré Nous. Ce fatalisme et cet individualisme font jour et ils accompagnent l'indifférence face à une vaste communauté d'anonymes, liés par et pour une cause, qui depuis plus de 107 jours manifeste soir après soir (42ème manifestation nocturne en ce 4 juin 2012) et jour après jour. Elle organise toutes sortes d'activités populaires variées sur les scènes locale et nationale. Soulevant les problèmes qui flottent lourdement autour de ce conflit étudiant, surtout après la mise en place de la Loi spéciale 78, cette communauté permet heureusement de proclamer non plus simplement cette lutte comme estudiantine mais bel et bien comme lutte sociale.

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Cette manifestante n'était pas seule dans cette mobilisation de plus de 200 000 personnes. © Emma Roufs

Bien entendu, l'indifférence palpable chez mes interlocutrices découle de l'environnement marketing, consumériste, marchand qui pousse à une paresseuse surconsommation, sans engendrée une réelle satisfaction puisque ce geste de consommation se répète systématiquement, voir bêtement: ce point brillament développé par le philosophe engagé Bernard Stiegler, qui, depuis maintes années, propose un modèle alternatif constitué d'une économie de la contribution et une démocratie participative. Ce modèle vise à conjurer ces effets et comportements qui soutiennent une exploitation nocive de l'humain et de ses ressources. À même ma rencontre du différend, on assiste à un exemple flagrant de ce venin consumériste. Force est de constater que ce choc permet à mes convictions démocratiques d'exister telles qu'elles le sont à ce jour.

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La présence du carré rouge n'est pas que vestimentaire. L'appui est à la cause ne passe pas que par la rue. © Emma Roufs

Distance et Proximité

Grâce à une solidarité tantôt distante et tantôt si contiguë, notre éveil individuel et collectif permet multiples dialogues et discours qui engendrent notre nouveau et puissant lien social basé sur la résistance. Celle-ci est en effet le berceau d'une communauté qui a le plaisir de se créer, de se connaître, de se confronter et de s'épanouir. L'articulation spatiale et temporelle des évènements diversifiés se fait massivement sur le réseau Facebook, considéré comme lieu idéal à la consommation d'images, à la monstration, au voyeurisme, et cetera. Dépassant ces attributs marketing passifs agressifs, il est devenu un outil indispensable qui permet la création du lien, de liens, avec les distants et favorise le regroupement. Cet alliage nous ramène à quelques considérations qu'émet le grand penseur du 20e siècle, Walter Benjamin, face à la sereine liaison qui découle de l'équilibre parfois difficilement atteignable entre le lointain et la proximité, si nécessaire aux relations intimes et collectives.

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Slogan fusionnant les concepts d'être « socialement responsable » et du « développement durable », le tout à saveur estudiantine. © Emma Roufs

Dans cette optique, Facebook est un médium qui permet de négocier cette dialectique situationnelle afin de maintenir et grandir cette lutte collective et individuelle. Il peut parfois, bien entendu, s'avérer contraignant. En effet, lorsqu’un engagé ne possède pas de compte Facebook, il se retrouve exclu de cette structure gérant les mouvements, tantôt locaux, tantôt nationaux. Cependant, cette exclusion engendre, elle aussi, un dialogue et entraîne un geste de collecte d'informations externe à cedit réseau : la recherche d'un autre « média » advient afin de rester informé. Encore une fois, la diversité est de mise, ainsi que toute la richesse discursive et matérielle qu'elle engendre. Petite parenthèse : récemment, on nous a dit de ne pas être naïfs, que le profilage facebookien — et toutes autres formes de traçabilité médiatique — pouvait bel et bien se retourner contre nous. Cependant, grâce, disons-le ainsi, à cette Loi 78 qui vise outrageusement et anticonstitutionnellement à museler la liberté d'expression, de manifestation et d'association dans un pays, rappelons-le pour une énième fois, démocratique, chaque soir, grands-parents, parents, enfants, citoyens, perturbent la quiétude d'un quartier, casseroles à la main — mimétique gestuelle empruntée au mouvement de résistance contre la dictature au Chili — deviennent donc des hors-la-loi.

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Pile d'affiche créée pour une manifestation humoristique où les défenseurs du carré rouge scandait des slogans à saveur de politique de droite. Organisé le jour du poisson d'avril (fête de moqueries), soit le 1er avril 2012. © Emma Roufs

Je me limiterai à ces quelques opinions, sentiments et commentaires plutôt spontanés. Le recul est difficile en ces jours de remise en question de notre démocratie par la brutalité policière, gouvernementale, individuelle, par cette violence humaine, à laquelle nous assistons quotidiennement : la présence grandissante d'agents de la Sûreté du Québec au sein de nos établissements scolaires — ces supposés « hauts lieux de savoir » —, des arrestations massives qui adviennent après plus de trois heures pacifiques de marche qui, paradoxalement, avait été déclarée illégale dès l'heure de son départ (20 h 30), des chefs d'accusation exagérés envers des étudiants-manifestants pacifiques, le comportement paternaliste du gouvernement qui demande aux parents de « gérer » leurs enfants-étudiants-manifestants (rappelons que certains étudiants grévistes ont plus de 50 ans), et la liste est longue. Face à ces gestes bestiaux, la communauté de grève y répond quotidiennement avec intelligence, humour, créativité, résistance, socialité, et cetera. Ici aussi, la liste est longue. La communauté dénonce alors le ridicule d'un tel comportement politique in-éduqué : face à l'impuissance politique, elle se révèle comme une puissance publique.

Intentions

Informons-nous et souvenons-nous que la mondialisation engendre une globalisation. Ce genre de conflit n'est pas nouveau et nous concerne tous de par sa forme d'immanence : ne tombons pas dans une dangereuse indifférence et un fatalisme indubitablement destructeur de nos propres vies. Restons curieux, tout comme ces enfants de quatre ans, bandeau rouge dans les cheveux. Posons le pourquoi des choses, situations, objet et humains qui nous entourent. Voilà probablement une partie de mon intention, fièrement utopiste : un éveil de la femme et de l'homme occidentalo-centrés qui, tous deux, se sentent coincés par une main humaine qui, au Québec et à ce jour, est loin d'être plus belle ou plus habile qu'une autre.

Emma Roufs, Étudiante au cycle supérieur en Études cinématographiques de l’Université de Montréal

Pour visionner quelques reportages engagés (onglet GRÈVE ÉTUDIANTE) : http://www.universitv.tv/

Références

- Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l'esprit, 2008-2011, http://arsindustrialis.org/

- « Bernard Stiegler », http://arsindustrialis.org/bernard-stiegler-à-www2012, consulté le 24 mai 2012,

- Débats à la Colline - Impuissance politique et puissance publique (Bernard Stiegler) http://arsindustrialis.org/node/1876, consulté le 23 mai 2012.

- Benjamin, Walter. Fragments: "Proximité et Lointain", Paris : Presses universitaires de France, c.2001, p. 90 à 94.

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