Être enseignant

Par Anonyme, Une enseignante au quotidien   Je veux être enseignante au primaire parce que je crois que prétendre qu’un savoir est trop difficile pour quelqu’un et ne doit pas être enseigné, c’est contraire au principe d’enseignement peu importe la raison. C’est dire : « tu ne le sais pas parce que tu as l’ignorance infuse, quand tu seras plus grand tu comprendras et alors on t’enseignera ». C’est infantiliser à vie une personne, c’est mettre un âge, un sexe, une ethnie, une excuse à l’intelligence.

Par Anonyme, Une enseignante au quotidien   

Je veux être enseignante au primaire parce que je crois que prétendre qu’un savoir est trop difficile pour quelqu’un et ne doit pas être enseigné, c’est contraire au principe d’enseignement peu importe la raison. C’est dire : « tu ne le sais pas parce que tu as l’ignorance infuse, quand tu seras plus grand tu comprendras et alors on t’enseignera ». C’est infantiliser à vie une personne, c’est mettre un âge, un sexe, une ethnie, une excuse à l’intelligence. C’est appeler une personne « élève » pour s’en prétendre le « maître ». C’est dire aux gens « qu’à l’impossible nul n’est tenu », alors qu’un enseignant vainc chaque jour « l’impossible » des gens qu’ils côtoient, qu’il leur fait découvrir un nouveau monde, qui ils sont ainsi que leur potentiel. Un enseignant quitte tous les jours son ignorance par des miracles qui ne sont pas siens, qui ne relèvent pas de son pouvoir. Il voit naître des idées, des stratégies, des pensées, des savoirs hors de son répertoire. Il renonce au monopole de la vérité et se refuse à se prononcer sur les rêves des gens aussi incongrus soient-ils. Il n’encourage pas l’abandon : l’échec n’est plus qu’une étape et non un critère ou une finalité. 

 Enseigner, c’est permettre à des personnes d’accéder à des savoirs en leur permettant de les utiliser à leur manière, ce n’est pas faire du copier-coller sur une page blanche humaine. C’est être prêt à dire qu’on enseigne « n’importe quoi n'importe comment » et que face à l’aveuglement, la surdité et le silence, on devient une Anne Mansfield Sullivan. C’est accepter que tous soient enseignants dès leur jeune enfance et que tous demeurent étudiants à leur quotidien. C’est considérer une personne comme une bibliothèque dont les livres sont pour tous différents. C’est considérer chaque science comme une hypothèse et les concevoir toutes sans qu’elles soient en confrontation. C’est donner à toutes choses ou personne une place dans la vie, lui laisser la choisir et accepter qu’elle change. Être enseignant c’est se refuser à contrôler, c’est accepter les erreurs comme faisant partie d’un cheminement et le doute comme la naissance de la raison. C’est voir l’évaluation comme un compte-rendu en perpétuel changement, une image dans un film. Être enseignant, c’est accepter qu’un enfant de 4 ans nous dise qu’on a fait une erreur, l’aider à l’expliquer, le lui confirmer et l’en remercier. C’est parler dans un micro sur une estrade ou assis sur de la terre battue.

Être enseignant, c’est recevoir des standards minimums, mais ne pas s’en contenter en n’acceptant aucun maximum. C’est être payé pour enseigner 2 curriculums, celui d’un ministère et celui que l’enfant nous trace tous les jours par ses questions, ses intérêts, ses projets. C’est rechercher les questions et donner toute réponse comme un échange. C’est être modeste avec toute l’arrogance de la vérité. C’est voir quelqu’un dans un trou et au lieu de l’en sortir, lui expliquer comment faire. C’est donner sa plus grande richesse à autrui sans exiger remboursement, allégeance ou obéissance et donc permettre qu’on puisse nous remplacer. C’est accepter que l’apprenti dépassera le maître. C’est donner sa plus grande arme à autrui sans savoir s’il est notre ennemi ou notre allié. C’est ne jamais croire que quelqu’un puisse nous faire taire, avoir plus d’autorité, de titre, de reconnaissance lui permettant d’avoir plus raison que nous. C’est refuser d’avoir quelqu’un en haut de nous, tout comme en dessous de nous. C’est accueillir à son bureau un fauteur de trouble avec le même respect et la même reconnaissance qu’on accueille un collègue ou son directeur, servir le même accueil à un enfant d’un bidonville qui parle à moitié notre langue comme on accueillerait un président. On peut tuer, emprisonner un enseignant, mais on ne peut faire disparaître ou taire la vérité dont il est le protecteur et le défenseur. Être enseignant, c’est accepter de se faire payer seulement pour une partie de ses étudiants, sans accepter qu’on en établisse une liste comme Georges Hogg, Korczak et mendier pour le travail qu’on fait au quotidien. 

Un enseignant est un danger, car il brise le silence de l’ignorance et de la peur. Il est personne, mais il parle de tout le monde. Travailler comme enseignant, c’est se vendre soi-même, c’est vendre l’humanité dans le plus grand des investissements dont le profit n’est pas le prix monétaire qu’on est payé et dont les résultats sont plus grands que soi. Vous pouvez crier au terrorisme d’idées, à la neutralité professionnelle, mais la vérité ne sera jamais anarchiste, communiste, socialiste, capitaliste, républicaine, dictatoriale ou démocratique, elle n’a pas de visage politique qu’on puisse profiler, elle n’a pas l’âge du passé, du présent ou de l’avenir. C’est son plus grand danger, c’est ce qu’ont cherché et cherchent avidement les scientifiques, religieux et philosophes de tous les temps. Vous pouvez m’appeler humaniste, socioconstructiviste, dire que j’emploie du cognitivisme et du comportementalisme, mais au final, voilà, pourquoi je suis à l’université, parce que plus tard, j’aimerais être étudiante au primaire.

Une enseignante au quotidien.

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