Billet de blog 21 sept. 2015

Pour que le prix Nobel de la Paix soit décerné à Aylan Kurdi

Patrick Singaïny
Essayiste, artiste contemporain.
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Lettre à Kaci Kullmann Five, présidente du comité norvégien.

Par Patrick Singaïny.

Dans le texte ci-dessous, Patrick Singaïny fait le constat que l’intellectuel, tel qu’on l’envisage encore actuellement, est impuissant face à la catastrophe humanitaire que représente la fuite continue des milliers de réfugiés vers l’Europe. En fait de texte de réflexion habituel ou de prise de position, il prend le parti de nous faire partager un conte philosophique rêvé et dessiné dans son enfance. Le texte est destiné à nos enfants et forme le voeu qu’ils soient mieux armés que nous le sommes, quand à leur tour, tout au long des prochaines années, ils devront aborder les prochaines importantes migrations. Ce conte, l’auteur le présente comme pouvant être la dernière prière qu’Aylan Kurdi a pu faire avant de prendre la mer. Patrick Singaïny propose que le petit enfant syrien trouvé mort sur cette plage de Turquie puisse obtenir le prix Nobel de la Paix qui doit être prochainement attribué.  Le prix le plus prestigieux pourrait profiter aux réfugiés et donnerait une voix unique et forte à l’Europe. L’intellectuel appelle ainsi l’opinion à se mobiliser. Enfant comme parent.

© Patrick Saingaïny.

Le Chacal et le Chameau

La première version de ce conte date de 1975 ; j’avais 6 ans. Sauvegardé précieusement par ma mère, « Le Chacal et Le Chameau »  résulte de mon imagination d’enfant et d’un assemblage ordonné de feuillets agrafés par mon institutrice de l’époque. A l’évidence, l’enseignante avait décelé une narration à l’œuvre dans la profusion de mes dessins du dernier trimestre. C’était il y a 40 ans.

Les dessins datent certes de cette année-là, mais leur mise en forme infographique, leur agencement complet et le texte correspondant ont été établis par mes soins, en 2006. Depuis, cette histoire à la genèse particulière attendait patiemment d’être partagée, même si j’ai offert, au rythme des rencontres importantes, l’ensemble des cinq exemplaires que j’avais eu à cœur de faire imprimer, dès la réalisation de la mise en page.

Ce conte, dessiné par un enfant et écrit par la même personne devenue adulte, parle des mal-aimés et rejetés qui n’ont pas eu d’autre choix que de quitter leur pays, âmes projetées violemment dans l’errance, esprits en recherche insatiable de cette chose au fond très rare qu’est l’amitié.

Comme toute la communauté internationale, comme vous tous, la photographie à la une des journaux européens et du monde entier du petit enfant syrien échoué sur cette plage de Turquie m’a soulevé le cœur. L’image répétée maintes fois sur les chaînes d’information en continu m’a plongé dans l’hébétude. Mais il y avait plus, car s’approfondissait au fil du temps un malaise d’outre-enfance. J’avais le sentiment que l’image avait travesti mon imaginaire, comme si elle avait effacé mon premier rêve rassurant d’enfant, mon idéal de paix : celui de voir les humains se comprendre et s’entraider par-delà leurs fondamentales différences et leurs irréconciliables.

Le second cauchemar d’après le choc visuel m’a réveillé brutalement en pleine nuit d’angoisse. Ma conscience avait fait remonter en mémoire le happy-end de cette histoire que je porte en moi depuis mes six ans. Presqu’aussitôt m’avait envahi l’impression que s’étaient évanouies ses promesses d’espérance à mesure que je reprenais mes esprits. Car dans mon récit de toujours, mes deux héros, dont l’un ne sait pas nager, se jettent dans l’océan et parviennent  à destination, alors qu’Aylan Kurdi, lui, a bien péri, corps et âme me répétais-je continuellement au sortir de ce cauchemar qui ne prenait pas fin. Lui et toute sa famille ont péri. Lui et les autres disparus, d’hier et d’aujourd’hui, qui n’avaient pas d’autre choix que de braver tous les dangers pour gagner une vie sans terreur. Tous sont morts atrocement dans les eaux glacés de la Méditerranée ou confinés dans un camion, ou seul sous le capot d’une voiture, en Europe. Combien d’autres encore prendront la même voie sans issue ?

J’ai préféré œuvrer à faire connaître cette histoire de 40 ans, car il me fallait d’abord sauver mon idéal d’enfant à partir duquel je me suis construit. Il faut que survive dans les mémoires la prière d’Aylan Kurdi me suis-je fermement promis, celle qu’il s’est dite avant de prendre la mer. J’ai préféré proposer ce conte philosophique, plutôt que de rédiger un texte de circonstance qui s’ajouterait à d’autres, malheureusement tout aussi inaudibles. Car il ne s’agit plus de convaincre l’Opinion : tout le monde a compris qu’il y a urgence. Tout le monde voudrait apporter son aide. Des particuliers vont à la rencontre de ceux que l’on appelle « Les Migrants » et leur offrent ce qu’ils peuvent. D’autres s’associent pendant que des associations naissent. Nous sommes confrontés à une catastrophe humanitaire qui durera, nous en sommes déjà conscients, une longue et triste période. En tant qu’intellectuel, il me revient, avec d’autres, d’exhorter les instances européennes et l’Opinion à organiser un système durable d’accueil et d’entraide à travers toute l’Europe. En un mot, il conviendrait qu’une politique d’intégration des « migrants » et qu’un minimum de coopération diplomatique avec leurs pays d’origine puissent émerger et satisfaire les deux côtés de la barrière qui a fini par céder. Mais en attendant ce qui tardera à venir, il revient à tous de déjà transmettre à nos enfants les valeurs qu’ils devront exalter à travers leurs actions futures dans l’espace d’une globalisation du monde sans cesse en expansion. Un monde nouveau dans lequel les générations à venir devront affronter d’autres phénomènes migratoires tout aussi conséquents, voire probablement encore plus importants.

Le Prix Nobel de la Paix pour Aylan Kurdi

« Un chiffre qui achève de convaincre qu’il est vain d’élever des murs, que ce soit en Europe (face au bassin méditerranéen et à l’Afrique), aux Etats-Unis (face au Mexique), en Inde (face au Bangladesh) etc. : il est estimé que la communauté internationale devra accueillir au moins 200 millions de migrants climatiques à l’horizon 2050. A cause de la sècheresse ou de la montée du niveau des mers. Un chiffre qui engage tous les gouvernements concernés à revoir leur politique de co-développement afin de développer des échanges propres à dépasser les conflits culturels d’aujourd’hui et de faire des voisins dans le besoin d’anciens nécessiteux et surtout d’anciens étrangers. On reçoit plus aisément et de meilleure façon celui que l’on a appris à connaître et avec lequel on a développé des échanges fructueux. »

Patrick Singaïny, La France une et multiculturelle », Fayard, p.31.

J’ai toujours conçu mon action d’intellectuel dans le cadre d’un compagnonnage exceptionnel. Avec mon ami Edgar Morin, nous avons rédigé depuis 2012, à chaque fois sans préalablement nous concerter, deux livres architecturés en diptyque se répondant à merveille. Tous deux portent communément sur l’harmonisation bilatérale de l’identité nationale première avec ses composantes exogènes[1]. Selon moi, la figure de l’intellectuel qui seul assène d’un ton docte une pensée, même la plus méritante, est une représentation dépassée. Personne ne peut apporter seul un éclairage suffisamment lumineux.  Il existe cependant le cas de celui qui a compris qu’une chose et ce qui est supposé être son contraire ou son inégal s’assemblent et se combinent si l’on sait comment y insérer une « nuance complexe » ou une pensée non-dualiste équitable. C’est cela faire œuvre de penser. Mais bien que la chose soit salutaire et constitue un premier pas décisif vers la sagesse, il arrive, comme aujourd’hui, le moment d’agir, en se projetant dans un au-delà de l’exercice autonome de la pensée. Car même s’indigner ne suffit plus.

Je vous propose donc à chacun, petits et grands, de vous manifester aussi démonstrativement que possible pour qu’Aylan Kurdi reçoive le prix Nobel de la Paix, afin que les réfugiés puissent bénéficier de sa dotation et qu’une unique voix européenne, une voix aussi forte que celles ses pères fondateurs, puisse se faire entendre. La colombe de Picasso pourrait à nouveau resurgir dans nos cœurs, ne serait-ce qu’un moment.

C’est à partir de votre créativité, dans les cours de récréations, sur les réseaux sociaux, dans vos vidéos, dans les cours que vous donnerez, au sein des associations d’entraide, que se joue le sort de milliers de personnes aux portes de chez nous. Le prix Nobel de la Paix donné à Aylan Kurdi est une des façons de leur venir en aide. Il nous revient d’y œuvrer. Enfant comme parent. Car ce sont les enfants qui décident du sort du monde.

Patrick Singaïny.

Septembre 2015.


[1] « La France un et multiculturelle »,  Editions Fayard, mars 2012.

  «  Après le 11 janvier », Editions de L’Aube », mars 2015.

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