Alors que les demandeurs d'asile déboutés s'exposent à des poursuites judiciaires s'ils ne rendent pas les clefs du logement qu'ils occupent temporairement, qu'advient-il de ceux qui respectent l'injonction? Portrait d'un jeune couple: ils ont vingt ans, essaient d'étudier, attendent un enfant. La rue d'Amiens est leur quotidien.

Une pancarte lors d'une manifestation de l'association RESF devant le tribunal d'Amiens. © Rémi Sanchez Une pancarte lors d'une manifestation de l'association RESF devant le tribunal d'Amiens. © Rémi Sanchez

«Et souvenez-vous, surtout, vous ne rendez pas les clefs.» Ce conseil, c'est celui que les bénévoles du Réseau éducation sans frontière du département de la Somme (RESF) répètent aux ressortissants étrangers dont la demande d'asile a été refusée.

Avec des financements de la préfecture, l'association Coallia est délégataire pour loger, dans ses chambres, les étrangers demandeurs d'asile. Quand la demande est déboutée, les demandeurs doivent quitter le logement, au risque d'être poursuivis en justice par l'association. Quitter le foyer, pour aller où?

Hakob et Gayane, deux ressortissants arméniens ont choisi de rendre les clefs du logement Coallia, malgré les conseils de RESF. C'était en octobre. Depuis ce mois d'octobre, ils ont connu les foyers d'hébergement d'urgence bondés, les séparations, les nuits dans les couloirs des urgences, dans des voitures.

Petite précision: Gayane est enceinte de six mois.

Un parcours français

La jeune femme, aujourd'hui 20 ans, est arrivée en France, à Amiens, il y a deux ans. Ici, elle fait la rencontre de Hakob, qui a tout juste un an de plus qu'elle. Il est en France depuis un an, il a suivi ses parents qui ont fui l'Arménie pour des raisons politiques.

À cette époque, l'OFPRA, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, étudie encore la demande d'asile de Hakob et de ses parents. Ils disposent donc d'un logement, une chambre assez grande pour héberger leur jeune compatriote récemment arrivée.

Pourquoi avoir choisi de venir en France? Hakob l'explique, dans un français un peu tâtonnant: «On a dû payer pour sortir de Roumanie, et c'était plus facile de venir en France. On aurait pu essayer d'aller en Russie. Mais on aurait eu les mêmes problèmes de papier.»

Les deux jeunes avaient le russe comme deuxième langue et n'avaient aucune notion de français. Pourtant ils ont préféré venir en France.

Huit mois après son arrivée en France et sa demande d'asile, Gayane obtient enfin un logement temporaire. Une chambre double qui tombe bien, puisque Hakob, de son côté, est débouté par l'OFPRA: c'est Gayane qui pourra venir en aide au jeune homme.

Entre deux, Hakob et Gayane s'occupent. Hakob suit des cours de français avec la Croix rouge, il fait aussi du bénévolat. Gayane, qui a l'équivalent arménien du baccalauréat comme son compagnon, est retournée en première littéraire au lycée de la Hotoie. Son français, qui s'améliore vite, n'est pas encore parfait. Mais d'autres raisons l'empêchent de s'inscrire à l'université. «Si je voulais rentrer à l'université, il me faudrait une carte de séjour», explique-t-elle.

Le lycée lui permet donc d'améliorer son niveau de français, en attendant que sa situation s'éclaircisse.

La Police au lycée

Elle aura probablement d'autres problèmes, au moment des examens. Pour pouvoir passer les examens, il faut une pièce d'identité. Ses papiers arméniens? Non. Pour avoir une pièce d'identité qui convienne, il faut demander à la préfecture. Pour que la préfecture accepte de délivrer le sésame, il leur faut une attestation de domiciliation. Une domiciliation qu'ils n'ont plus depuis un matin d'octobre 2012.

«Un jour, la police est venue me voir au lycée» se souvient la jeune fille. «Ils m'ont expliqué que je ne pouvais pas rester dans mon logement car mon dossier est rejeté.» Hakob et Gayane connaissaient bien l'avertissement de RESF mais, pour ne pas s'attirer de problèmes judiciaires qui viendraient s'ajouter à leurs problèmes de demande d'asile, ils ont rendu les clefs sans attendre.

À ce moment, au seuil de l'hiver, les soucis de logement viennent s'ajouter à la précarité de leur situation. Un ordre de quitter le territoire français (OQTF), en suspens, attend entre les mains des services de la préfecture.

L'hiver amiénois dans la rue

La dernière option, la solution qu'il reste aux sans-abris comme aux ressortissants étrangers, c'est l'hébergement d'urgence du 115. Un lit dans un dortoir d'une vingtaine de places, dans des foyers mixtes où se côtoient, sous tension, demandeurs d'asiles et grands marginaux.

«Parfois ils ont de la place pour Hakob, parfois ils ont de la place pour moi. On ne sait jamais à l'avance» explique Gayane. «Quand je les appelle un peu après 18h, ils m'expliquent qu'ils n'ont plus de place, que j'aurais dû appeler avant. Mais avant, je ne peux pas, je suis en cours.»

Tous les soirs, pour les deux arméniens, c'est le même rituel: les appels au 115, l'espoir d'y trouver une place, peut-être deux. Ou aucune. Les foyers de l'Udaus, l'association qui gère l'hébergement d'urgence dans le département, sont pleins la plupart du temps, malgré le plan grand froid.

Gayane et Hakob doivent souvent se débrouiller pour dormir. Les parents de Hakob vivent dans des conditions trop précaires, dans le quartier nord, pour pouvoir toujours leur venir en aide. Et ce, malgré la grossesse de Gayane qui vient de se déclarer. Parfois des amis peuvent les loger, parfois ils peuvent dormir dans une voiture.

Pendant le mois de janvier, au plus froid de l'hiver, ils vont aux urgences de l'hôpital d'Amiens nord. Dans un couloir, sur un fauteuil, ils passent plusieurs nuits en essayant de se faire oublier des médecins.

Sans revenus, pas sans espoir

Avoir une vie de couple, réviser ses cours en sortant du lycée? Difficile dans ces conditions. D'autant que leurs revenus sont proches de zéro. Tous les mois, le CCAS leur donne 45 euros en tickets restaurant de 5 euros.

Ils n'ont pas droit aux Restos du cœur car ils n'ont pas de domicile. Et l'allocation de 200 euros qu'ils touchaient en tant que demandeurs d'asile s'est vue tarie dès le premier rejet de leur demande. Pour s'habiller, se chausser, et manger, il leur reste des associations comme le Secours populaire, le Secours catholique, la Croix rouge.

Pourtant, pendant le mois de décembre, un espoir est venu éclairer leur situation plus que sombre. Un courrier d'un service de la préfecture: la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS). Après avoir quitté leur logement, le couple a mené un recours devant la commission départementale de médiation de cette DDCS.

«La lettre dit que l'on peut demander un logement. Nous sommes donc allés à l'Udaus, mais ils nous ont répondu qu'ils n'ont plus de place libres», explique Gayane. Le courrier leur fait aussi savoir que s'ils n'avaient pas eu de proposition d'accueil dans une structure d'hébergement avant le 23 janvier, ils étaient autorisés à porter devant un tribunal administratif cette demande, pour «qu'il soit ordonné au préfet [leur] accueil dans une structure d'hébergement.»

Pour l'instant, le petit couple arménien s'est tenu éloigné du tribunal administratif. Mais le préfet Jean-François Cordet est bien au courant de ce courrier, Marcel Dekervel, du Réseau éducation sans frontières, s'en est assuré. Une fois par mois, son association rencontre les services de l'immigration de la préfecture, voire le secrétaire du préfet.

Ils discutent ensemble de tous les dossiers de migrants qui viennent contacter les membres de l'association. Pour Hakob et Gayane, les services de la préfecture ont demandé d'attendre quelques semaines, pour avoir le temps de trouver une solution, avant de mettre en route une procédure devant le tribunal administratif.

L'OQTF de Damoclès

Est-ce bon signe? Marcel Dekervel l'ignore. «On ne sait pas trop ce qui peut se passer. On sait que le préfet a émis pour eux des ordres de quitter le territoire français. Mais pour le moment il n'en fait pas usage.» L'issue du dossier repose sur la clémence du préfet.

Hakob et Gayane, eux, gardent espoir. Grâce à ce courrier, et grâce à la naissance de leur enfant qui devrait arriver dans trois mois. Si le couple n'est pas expulsé avant terme, et si l'enfant naît sur le sol français, alors il sera français. «Cela sera plus facile pour nous, à ce moment-là», se rassure la future maman.

Marcel Dekervel sait qu'après de telles naissances, les pères sont parfois renvoyés dans leur pays d'origine, il sait aussi que les régularisations sont bien rares. Les demandeurs d'asile essuient 92,4% de refus lors de leur première demande à l'Ofpra, et plus de 80% lors d'un recours devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). «On voudrait que les dossiers soient traités avec plus d'humanité, c'est pour cela que l'on fait du lobbying. Le préfet est celui qui peut régulariser, en dernier recours

Et Marcel Dekervel croit en son action. Lundi 4 mars, à 8h30, avec les membres du Réseau éducation sans frontière, il manifestera devant le tribunal d'Amiens. Sur le banc des accusés, trois familles qui ont choisi de ne pas rendre les clefs de leur hébergement. Coallia, l'association qui gère les hébergements les attaque en justice.

36% des logements de l'asso sont occupés par des familles déboutées du droit d'asile. Qui auraient dû rendre les clefs, comme Hakob et Gayane. Pour aller où?

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