A Amiens, de la vidéosurveillance à la prévention

Le centre culturel d'Amiens nord propose des stages de photo et de slam aux jeunes Amiénois, cet été. Ces animations sont habituelles mais leur financement est original. Il provient du Fonds interministériel de prévention de la délinquance, en pleine réorientation de la vidéosurveillance vers la prévention.

Le centre culturel d'Amiens nord propose des stages de photo et de slam aux jeunes Amiénois, cet été. Ces animations sont habituelles mais leur financement est original. Il provient du Fonds interministériel de prévention de la délinquance, en pleine réorientation de la vidéosurveillance vers la prévention.


Lundi prochain les 12-20 ans du quartier nord devront faire leur choix. Le centre culturel de la rue Guynemer, le Safran, proposera deux activités culturelles gratuites, préférentiellement mais non exclusivement aux jeunes du quartier. La première, c'est un concours photo, encadré par Rémi Guerrin, qui a déjà mené un travail photographique au Safran. Des 24 jeunes qu'il encadrera et formera à diverses techniques photographiques, argentique, numérique ou artisanale, deux recevront un prix, le 19 juillet, après délibération du jury de ce concours.

Dans le second stage, c'est l'écriture et la déclamation slam que les jeunes étudieront. La semaine prochaine, c'est le slammeur Félix Jousserand, membre du Spoke Orchestra qui encadrera les ados. Un artiste qui n'est pas étranger au quartier puisque, en collaboration avec le Safran, il a mené des ateliers de slam dans les établissements scolaires du quartier nord.

Au fond, rien de très inhabituel pour le centre culturel. Sauf l'origine des subventions.

Habituellement, les programmes de l'établissement proviennent plutôt des crédits culturels ou des crédits de Politique de la ville. En provenance de l'État, ils sont soumis à l'accord de la Mairie et de la Préfecture. Cette fois, les 10 000 euros nécessaires à l'organisation de ces stages sont débloqués par le Comité interministériel de prévention de la délinquance (CIPD) et de son fonds, le FIPD.

Au niveau local, c'est la préfecture de la Somme qui décide de la répartition de ce fonds. C'était la première fois que le Safran recevait une telle aide. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter en novembre 2012, lors de la première visite de François Lamy, ministre de la Ville, à Amiens.

Le ministre soutient le slam

Thomas Lavielle, directeur de cabinet du préfet, est celui qui a préparé la visite du ministre François Lamy au Safran, le 16 novembre (notre article). Impressionné par l'exposition de clichés du quartier nord du photographe Rémi Guerrin, le ministre en touche deux mots au préfet. «Notre objectif, c'est de trouver des actions à mener auprès de la jeunesse pour les occuper et les immerger dans une discipline qu'ils ne connaissent pas forcément.» L'idée a émergé à la préfecture de suggérer au Safran de mener, à l'été 2013, un autre projet photographique autour du quartier nord.

«La préfecture et la Drac [Direction régionale des affaires culturelles, ndlr] nous ont annoncé qu'ils souhaitaient soutenir pleinement nos projets», se félicite Céline Rohart, la chargée des relations publiques du Safran. Bien entendu, rien ne change pour la structure: les stages d'été existaient avant la visite du ministre, et les artistes de passage ou en résidence sont souvent sollicités pour mener des projets dans les établissements scolaires, ou avec des publics adultes.

«Cela fait trois ans que l'on organise des stages de slam ou des parcours de slam, pendant l'année scolaire», rappelle Céline Rohart.

Le pas de côté du photographe

C'est d'ailleurs à un stage de slam que le ministre avait assisté en novembre. Et il en était sorti emballé. «Le fait que le projet se mène avec les élèves du collège Arthur-Rimbaud nous a beaucoup intéressé», explique Thomas Lavielle, qui explique son point de vue sur les avantages pédagogiques de ces stages gratuits: «S'immerger dans une discipline, avec un objet et une méthode. Raccrocher les jeunes à l'écriture et à la déclamation.» Au travers de la photo ou du slam, les jeunes seront invités à décrire leur quotidien. «Cela permet de prendre du recul sur son quotidien, poser un regard extérieur sur sa vie, sur son quartier», estime le directeur de cabinet.

Pour les crédits du FIPD dans la Somme, ces stages de slam et de photographie marquent surtout les premières incursions dans le domaine de la culture. Habituellement, les projets financés touchent plutôt à la prévention de la récidive, la médiation "visant à la tranquillité publique", l'aide aux victimes ou la prévention de la délinquance.

Et ils sont le reflet des modifications d'orientation de ce fonds de financement qui était, sous la présidence précédente, surtout orienté vers la vidéo surveillance.

Souvenons-nous: le FIPD, dispensé par la commission interministérielle de prévention de la délinquance, est créé en 2007. À cette époque, le fonds prévoit 50 millions d'euros à répartir entre le financement de vidéosurveillance et diverses actions de prévention sociale.

Grandeur et décadence de la vidéosurveillance

Ainsi, en 2008, 31,22% du FIPD allait au financement de la vidéosurveillance: C'était le plus gros poste de dépense, l'objectif premier. Grâce au FIPD, jusqu'à 50% d'un dispositif pouvait être financé, avec comme condition que le déploiement des caméras dans une collectivité ne soit pas trop coûteux... ni trop restreint (voir le document).

En 2011, comme le relevait le site Owni, l'enveloppe pour le déploiement de nouvelles caméras avait atteint 60% des 51 millions d'Euros du FIPD. En 2012 rebelote, 29,7 millions d'euros allaient à la vidéo, contre 20,75 millions à la prévention sociale. Les priorités étaient clairement posées. 

En 2013, les priorités ont changé. Sur une enveloppe globale de 56,5 millions, 19,3 vont à la vidéo surveillance, et 37,2 aux actions de prévention. D'après les nouvelles consignes, les préfets doivent favoriser plusieurs axes dans la distribution des aides. Ainsi, 75% de l'enveloppe (hors-vidéosurveillance) doit être destinée à des quartiers bénéficiant habituellement des politiques de la ville: ceux qu'on appelle quartier prioritaires, zones urbaines sensibles, etc.

Et 50% au moins doivent être destinés à des actions tournées vers les mineurs et les jeunes majeurs.

Action sociale vers les jeunes, les victimes et la réinsertion

Quelles sont les autres actions soutenues dans la Somme? En vrac, le sous-préfet cite des projets très variés: le financement de travailleurs sociaux en brigades de gendarmerie et en commissariats, la prise en charge des victimes et des auteurs de violences intra-familiales par des associations, l'accompagnement de mineurs délinquants et de leur famille, des projets de prévention au décrochage scolaire et à la délinquance par le sport et les activités culturelles, ludiques et de loisirs. C'est là que figure, entre autres, le projet de slam et de photo du Safran.

Dans notre département, ces fonds ont connu une augmentation d'environ 35% en 2013: l'enveloppe est passée de 135 000 euros à 208 000 euros. Probablement sous l'influence de la Zone de sécurité prioritaire (ZSP), instaurée par Manuel Valls, le ministre de l'Intérieur.

C'est un vrai virage vers la prévention, lorsque l'on sait que les budgets sollicités pour la vidéosurveillance dans notre département pour cette même année n'ont été que de 13 619 euros, d'après les données de la préfecture.

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