Billet de blog 6 déc. 2013

Quand des prêtres militaient au quartier nord d'Amiens

Deux prêtres catholiques étaient venus habiter volontairement au quartier nord d'Amiens, à la fin des années 1990. Avec un double objectif: assurer une présence religieuse et vivre aux côtés des plus pauvres dans l'espoir de les aider. Un engagement militant qui n'a pas duré. Douze ans après, ils reviennent sur cette expérience méconnue.

Fabien Dorémus
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Deux prêtres catholiques étaient venus habiter volontairement au quartier nord d'Amiens, à la fin des années 1990. Avec un double objectif: assurer une présence religieuse et vivre aux côtés des plus pauvres dans l'espoir de les aider. Un engagement militant qui n'a pas duré. Douze ans après, ils reviennent sur cette expérience méconnue.


L'un est resté prêtre, l'autre non. Il y a encore douze ans, au quartier nord d'Amiens, ils incarnaient une forme de catholicisme social «de terrain». Un engagement religieux tourné vers le monde ouvrier. Laurent Guillard et Jean-Marie Poitout avaient alors choisi d'habiter un appartement de la rue du Docteur Louis-Fafet. L'une des rues les plus pauvres de la capitale picarde.

«L'idée était d'investir dans le domaine social», se souvient Jean-Marie Poitout, qui est aujourd'hui prêtre à Molliens-Dreuil. Au quartier nord, les prêtres se chargeaient de tisser des liens avec des responsables d'associations. Mais pas seulement. «Mon activité, c'était de discuter avec les gens dans la cage d'escalier, s'amuse-t-il. Je faisais aussi le taxi, je prêtais le téléphone, je servais parfois d'intermédiaire avec la Caf. Et aussi avec la police!» Une sorte de médiateur, avec la croix pendue au cou.

Parce qu'ils étaient prêtres avant tout, Laurent Guillard et Jean-Marie Poitout organisaient des messes. En petit comité, dans leur appartement. «C'étaient surtout des vieilles femmes cap-verdiennes et camerounaises qui venaient.»


Laurent Guillard n'est plus prêtre aujourd'hui.

Tout a commencé en 1996, sous l'impulsion de l’évêque d'alors, Jacques Noyer. «C'était lui qui avait monté le projet d'une présence chrétienne continue au quartier nord», explique Laurent Guillard. Aujourd'hui, ce dernier n'est plus prêtre, il travaille dans le domaine associatif tout en exerçant une activité de psychanalyste.

À l'époque, Laurent Guillard avait déjà l'expérience des quartiers populaires. Né en en 1967 en Normandie, il grandit à Dunkerque avant de commencer le séminaire à Lille. Au bout de deux ans, il doit partir au service militaire mais devient objecteur de conscience. Ce statut permettait, sous certaines conditions, de faire une sorte de service civil. Laurent Guillard travaille alors dans une association d'insertion pendant trois ans. «Quand je suis revenu au séminaire, j'avais été bouleversé par les gens en difficulté. J'ai demandé à ce qu'on m'envoie dans l'endroit réputé le plus difficile de la région.» C'était le nord de Roubaix.

«On faisait confiance aux jeunes»

De 1989 à 1996, à Roubaix, Laurent Guillard passera «des moments aussi intenses qu'éprouvants». Mais il y poursuivra son idéal: vivre avec les plus pauvres. «Tous les mercredis, on accueillait les enfants dans des clubs, des enfants de toutes confessions. On avait l'idée qu'il fallait faire quelque chose avec eux tout en mobilisant les jeunes du quartier pour en faire des animateurs. On leur faisait confiance et on les mettait en situation de responsabilité.» Presque un boulot d'éducateur.

Était-ce une occasion pour faire du prosélytisme? «Il ne s'agissait pas de cacher notre spécificité mais on n'obligeait personne à croire.» Et lorsque les prêtres emmenaient les enfants quelques jours en camp de vacances, «il y avait des temps de célébration mais on insistait davantage sur la vie de personnages comme Jésus: qu'est-ce que cet homme-là a fait ou non.» Selon Laurent Guillard, tout le monde reconnaissait l'utilité sociale des prêtres roubaisiens. «Après un événement tragique dans le quartier, par exemple, on prenait la responsabilité de rassembler les gens. Et tout le monde trouvait ça normal.»

Une «option préférentielle pour les pauvres»

À Lille-Roubaix-Tourcoing, la culture ouvrière était profondément ancrée, même au sein de l'Église. «Là-bas, j'ai vu celui qui est actuellement l’évêque du Havre occuper le bureau du maire de Roubaix pour obtenir des choses pour les enfants du quartier.» Un militantisme assumé par quelques prêtres «qui voulaient vivre un peu différemment leur engagement». Une «option préférentielle pour les pauvres» souvent inspirée de la théologie de la libération, un courant de pensée chrétien né en Amérique du sud et dont l'actuel pape François se veut être l'un des héritiers.

En 1996, on propose à Laurent Guillard de s'installer soit à Fès, au Maroc, soit à Amiens. C'est à ce moment-là que l'évêque d'Amiens lui propose ce projet d'implantation au quartier nord. «C'était avant tout l'idée d'une présence.» Il accepte et sera rejoint plus tard par Jean-Marie Poitout.

Jean-Marie Poitout est de la même génération que Laurent Guillard. Sorti du séminaire en 1992, il est alors affecté à Amiens ouest (Longprè, Montières, Étouvie), un premier poste où il doit officier sous neuf clochers. En parallèle, il donne alors au Centre social et culturel (CSC) Étouvie des cours de soutien scolaire, une à deux heures par semaine. «Sans aucun esprit de prosélytisme, d'ailleurs beaucoup de gamins étaient musulmans.» Jean-Marie Poitout n'était pas novice dans l'enseignement. Quelques années auparavant, il avait effectué son service national en coopération à Madagascar; là-bas il avait enseigné le français.


Jean-Marie Poitout, dans le presbytère de Molliens-Dreuil.

Pour Jean-Marie Poitout, être prêtre, c'est bien sûr un attachement «à Jésus Christ, aux évangiles, aux communautés chrétiennes» mais aussi un attachement aux gens: «On est au service de la population de la Somme».

En 1999, il cesse de s'occuper de sa paroisse d'Amiens ouest. Finis les baptêmes, les mariages, les enterrements. Il devient aumônier national (cadre, en quelque sorte) de la Jeunesse ouvrière chrétienne (Joc), une association catholique de jeunesse et d'éducation populaire liée au monde du travail. «Je ne viens pas de la Joc, explique-t-il, même si dans ma famille, il y a toujours eu des gens engagés, des syndicalistes.»

Des liens avec les syndicats

Que font les jeunes au sein de la Joc? «Ils apprennent à se responsabiliser, à prendre la parole en public, à savoir prendre rendez-vous avec des décideurs.» Presque une formation syndicale. «On travaillait pas mal avec la CFDT d'ailleurs, et un peu avec la CGT.» De plus, les rapports entre la Joc et la ministre de la Jeunesse et des sports de l'époque, la communiste Marie-Georges Buffet, étaient très bons, indique-t-il.

Ce travail à la Joc n'était qu'un mi-temps, effectué en région parisienne. Le reste du temps, il le passait «dans les cages d'escaliers» du quartier nord d'Amiens. Que retient-il de cette période passée «au rez-de-chaussée du ghetto harki»? «Dans ces quartiers, les gens font ce qu'ils peuvent avec rien, résume Jean-Marie Poitout. J'ai le sentiment que la société ne prend pas la mesure de la gravité de la situation. Et le point commun entre les gens d'Étouvie et du quartier nord, c'est qu'ils ne se sentent pas Amiénois. Ils disent, en sortant de chez eux, "on va à Amiens".»

Une agression violente

Côté désagréments, Jean-Marie Poitout a laissé au quartier sa voiture, brûlée un soir. Mais c'est son acolyte Laurent Guillard qui y a laissé le plus de plumes. En 2001, il se fait agresser par un psychotique. «C'était après une messe donnée dans l'appartement. Il était venu pour me tuer.» Laurent Guillard ne devra son salut qu'à l'intervention de deux jeunes du quartier. Blessé physiquement et moralement, il ne reçoit pas le soutien espéré à l'intérieur de l'Église. Il décide alors de prendre du champs. Un an plus tard, il quitte la prêtrise.

De toute manière, avant son agression, Laurent Guillard n'avait déjà plus la possibilité de travailler au quartier nord comme il l'entendait. «En 2000, l'évêque m'a demandé d'aider l'équipe de prêtres d'Amiens nord à exercer leurs tâches.» Il continue d'habiter Fafet mais le temps consacré à la mission sociale se transforme en temps dévolu aux sacrements.

«Et je ne pouvais pas être présent une nuit d'émeute et, le lendemain, assurer des baptêmes!» Il demande un mi-temps à l'évêque, mais rien n'y fait. Les prêtres sont de moins en moins nombreux et des gens continuent de naître, se marier, et mourir. Au même moment, Jean-Marie Poitout, qui alterne entre son travail à la Joc à Paris et sa présence à Fafet, constate son improductivité. «Pour être efficace dans ce quartier, il faut y être tout le temps».

La fin d'une expérience

Ce projet d'implantation rue du Docteur Louis-Fafet s'achève donc au tout début des années 2000 pour les deux prêtres. Aucune expérience de ce type n'a été renouvelée. Peut-être la faute à un manque de personnel. Depuis dix ans, le nombre de prêtres dans le département a baissé de 30%, passant de 48 à 34 prêtres.

En 2002, Jean-Marie Poitout est redevenu prêtre à plein temps. D'abord à Albert. Puis aujourd'hui du côté de Molliens-Dreuil où il a en charge un immense territoire de 136 clochers, de Conty à Poix-de-Picardie, en passant par Hornoy-le-Bourg.

Dans sa tâche, il est aidé par un tout jeune prêtre de 27 ans, Samuel Leyronnas. Lui aussi veut mettre en avant la doctrine sociale de l'Église. Il est membre du Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC), une association d'éducation populaire semblable à la Joc mais originellement tournée vers la campagne.

«Il faut bien prendre position»

Depuis cette année, Samuel Leyronnas a lancé une série de formations intitulées «Église et politique». Ces formations, ouvertes à tous, se déroulent jusqu'en juin à Amiens, dans la salle paroissiale de l'église Sainte-Jeanne-D'Arc.

L'idée de Samuel Leyronnas est de discuter économie, écologie, travail, sexualité, etc. Pourquoi? «Parce qu'on dit que l'Église ne fait pas de politique mais il faut bien prendre position. On entend souvent l'Église s'exprimer sur les mœurs. D'ailleurs, dans les médias, on la cantonne souvent à ça. Et même, entre nous, certains disent qu'on ne fait pas de politique mais du social. Or, pour moi, tout est politique.»

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