Bloc 5 story: une histoire tourmentée

Fraîchement accueilli à Amiens, le documentaire Bloc 5 story, prenant pour sujet le groupe de rap amiénois Bloc 5 vient pourtant de remporter le premier prix du festival des télévisions locales de Slovaquie. Retour sur une oeuvre qui n'a laissé personne indifférent.

Fraîchement accueilli à Amiens, le documentaire Bloc 5 story, prenant pour sujet le groupe de rap amiénois Bloc 5 vient pourtant de remporter le premier prix du festival des télévisions locales de Slovaquie. Retour sur une oeuvre qui n'a laissé personne indifférent.


Des séquences de nuit, filmées sur les parkings des barres de béton de Fafet-Brossolette, dans des halls d'immeubles ou dans des habitacles de voitures. Une bande son hip-hop qui résonne tantôt dans le studio de la Briquetterie, tantôt sur les enceintes d'autoradios. Des interviews émaillés de burns d'adolescents en scooters, ou de contrôles musclés de CRS.

C'est le contenu proposé par le documentaire Bloc 5 story, tourné en 2011, dans le quartier Fafet-Brossolette à Amiens-nord. Quarante minutes sombres d'un discours dérangeant, brutal mais lucide sur les conditions socio-économiques des habitants du quartier.

Mais pas seulement. En donnant la paroles à de jeunes rappeurs, il offre un discours original sur la «rue», sur la musique, mais aussi une vision crue de la «Françafrique», de l'immigration et de l'intégration.

Ce documentaire, tourné en quelques mois entre les blocs d'Amiens Nord, a déclenché une polémique. Son sujet, ces jeunes dont la vie flirte avec l'illégalité, a un véritable intérêt sociologique. Mais à Amiens, la portée politique du documentaire a été ressentie de façon plus intense.

Rencontre fortuite au pied du bloc

Bloc 5 story, c'est la rencontre entre Sylvie Coren, réalisatrice qui œuvre pour l'association Carmen (Création action recherche en matière d'expressions nouvelles) et les membres du groupe Bloc 5. Et cette rencontre n'avait rien d'évident.

Carmen, c'est une association de télévision locale, de production audiovisuelle, d'éducation aux médias qui travaille sur Amiens et dans la région. Certes, son but est de donner à la parole aux habitants.

Mais les trentenaires de Bloc 5 ne sont pas coutumiers des programmes culturels ou des associations qui travaillent à Fafet-Brossolette. Leur expression, c'est plutôt au micro, en rap. Des codes que la réalisatrice ne connaissait pas non plus.

Mais à force de travailler dans les locaux de l'association Cardan, rue Fafet, elle finit par faire la connaissance de ces jeunes qu'elle croisait immanquablement au pied des immeubles.

Du clip promotionnel au documentaire

De leur côté, Shoingo et Larry, deux membres de Bloc 5, avaient une idée en tête. Leur disque «Bloc 5 story» terminé, ils souhaitaient tourner un clip promotionnel pour en faire la promotion. Ils avaient déjà fait des clips, mais «avec les moyens du bord». Ils décident donc de contacter celle qu'ils voient passer tous les jours devant chez eux avec une caméra.

Sylvie Coren hésite: les clips, ce n'est pas son truc. Mais elle est curieuse de la vie de ces jeunes. «Les premiers contacts avec Shoingo ont été agréables, interpellants».

Chez elle, germe l'idée d'un documentaire, une forme narrative à laquelle elle est habituée. «Deux jours plus tard, ils avaient organisé les conditions du tournage: les membres du groupe étaient présents. J'ai dit OK, on y va!»

Les tournages commencent: à l'Albatros, la salle polyvalente du quartier nord, puis en studio, à la Briquetterie. La réalisatrice et les rappeurs commencent à s'apprivoiser. Larry raconte: «on a appris les codes pour communiquer ensemble. Nous, on avait nos réalités, elle avait la sienne. Quand on n'habite pas dans le même quartier, on ne voit pas forcément les choses de la même façon».

Apprendre les codes des autres

Pour Sylvie, c'est une rencontre. «Plus je les connaissais, plus j'étais touchée par ces jeunes qui ont plein de choses intéressantes à raconter qu'ils ne mettent pas forcément dans leur rap. Leur humour, leur rage, leur façon de s'exprimer, leur envie de faire de la musique, des concerts, de monter un groupe de musique, de s'organiser pour devenir rappeurs... Ça m'a touché. Dans mon histoire, j'ai connu ça avec le rock des années 80 et la création d'une radio libre à Toulouse. La volonté de créer en indépendant pour être légitime... Mais j'avais aussi l'impression qu'ils avaient moins de chance: le contexte économique est différent, beaucoup ont été déscolarisés et passent pas mal de temps dans la rue.»

La réalisatrice leur propose d'aller plus loin que ce clip. Shoingo et Larry la suivent. «On voulait expliquer comment la musique rythmait nos vies, comment elle rassemble des gens autour de nous et nous garde unis». En plus d'un documentaire sur le groupe, il s'agirait aussi de montrer le quotidien de ceux qui le composent, comme l'explique Larry: «On est H24 dans une rue, pas un commerce, pas une distraction. On a rien, et à partir de ce rien, on essaie de créer quelque chose dans le quartier. Harmoniser le chaos».

Les rappeurs sont d'autant plus intéressés que Sylvie Coren et Carmen leur proposent de les aider sur la mise en scène du clip, sur le montage, sur la pochette de leur album. Ils leur font rencontrer des artistes intervenants dans les associations et centres culturels du quartier, les emmènent à la découverte du réseau Albatros, du monde associatif, des intervenants de la thérapie sociale... une face cachée du quartier pour ces trentenaires qui y ont, pourtant, grandi.

Tout montrer ou amortir certains propos?

En septembre 2011, le tournage est bouclé. Le défi, pour Bloc 5, c'est de monter assez rapidement le film pour le présenter au festival international du film d'Amiens (Fifa), mi-novembre 2011. Ensemble, ils mettront un mois et demi à monter le film, comme ils l'entendent, avec l'appui et le travail de celle qu'ils surnomment désormais «Tata Sylvie».

Au travers des images, on y rappe la détresse sociale, le deal, la prison, on y montre un côté sombre de cette cité HLM des confins d'Amiens, celui de la jeunesse passée entre les filets des politiques sociales et éducatives. Le documentaire est brut, sans commentaire. Un simple dialogue entre le groupe et la réalisatrice qui tient la caméra.

«Quand le film a été monté, on l'a regardé et on s'est interrogés, se souvient Sylvie Coren. Fallait-il une voix off? Fallait-il tout montrer ou amortir certaines scènes, certains propos?» Finalement le choix éditorial n'en fut pas vraiment un. Pressés par le temps et fatigués par cette expérience de tournage, Bloc 5 et Sylvie Coren décident de s'en tenir à ce montage aride du documentaire.

Qui plus est, pour la projection au festival amiénois, l'association Carmen aurait aimer présenter le film conjointement au travail fait dans le cadre de La place des habitants, un projet qui réunit Carmen, le Cardan et la Forge, trois associations qui œuvrent pour l'expression des habitants du nord. Peut-être une exposition photo, un débat... mais l'organisation du festival n'a pas permis pas tout cela.

La réception n'en sera que plus violente.

«Pourquoi vous ne montrez pas des jeunes qui réussissent plutôt?»

«On avait contacté le cabinet du maire, pour le prévenir que notre documentaire allait passer au festival du film et qu'on aimerait qu'ils le visionnent», assure Sylvie Coren. Logique: le tournage de ce documentaire avait été financé par la politique de la ville, c'est à dire par des crédits gérés par l'adjoint au maire Francis Lec.

Mais le cabinet, pivot politique de la communication de la Mairie, n'a pas donné  de nouvelles à l'association. Lorsque le film est projeté à la Maison de la culture, dans le cadre du Fifa, la seule élue à l'avoir visionné est donc Lyacout Haïcheur, conseillère municipale écologiste, membre de l'association Carmen.

Lors de la projection, trois élus de la Mairie sont présents: Maryse Lion-Lec, Marion Lepresle et Lucien Fontaine. Ce dernier, l'adjoint au maire à la jeunesse, raconte: «il y avait quelques jeunes au fond de la salle qui criaient "Bloc 5!", et un public officiel du festival qui n'était pas préparé». Bref, c'est l'incompréhension.

«On sentait une grande tension dans la salle, un choc des cultures», se souvient Sylvie Coren, qui était remontée sur scène après la projection pour répondre, avec des membres de Bloc 5, aux questions du public. «Il y a eu peu de questions. Elles portaient sur le fond, pas sur la forme. Et un groupe un peu turbulent au fond de la salle qui a fait quelques réflexions machistes», renchérit Lyacout Haïcheur.

Lucien Fontaine évoque quelques scènes qui lui reviennent du film. Un protagoniste qui fume un joint, un discours acerbe sur les institutions, les CRS qui interviennent... Si l'idée de donner la parole à ces jeunes qui montent leur groupe de rap lui paraît positive, il émet quelques réserves: «c'était risqué de faire ce documentaire. On a toujours peur de faire un exemple pour les jeunes qui ont regardé le documentaire. Doit-on promouvoir un mauvais exemple?»

Ce fut aussi le commentaire qu'adressa Maryse Lion-Lec, élue en charge de la lutte contre les discriminations, à Sylvie Coren après la projection: «pourquoi ne montrez-vous pas des jeunes qui réussissent, plutôt?»

La projection privée annulée

«On ne s'attendait pas à avoir de bonnes réactions.» Larry, Shoingo et les autres étaient pourtant heureux d'avoir pu amener leurs proches, leurs amis du quartier à la Maison de la culture. «Il faut comprendre qu'il y a des gens qui ne vont jamais au centre-ville, c'est un autre pays pour eux. Ils s'y sentent oppressés.» Mais même eux étaient stressés de présenter ce film qui avait tant d'importance à leurs yeux.

Après la projection, dans les couloirs de la Maison de la culture, Bloc 5 a l'occasion de discuter longuement avec Lucien Fontaine et Gilles Demailly, le maire d'Amiens, qui n'a pas pu voir le film. Une discussion animée sur le quartier, sur leurs envies, leurs projets, selon Sylvie Coren.

Les semaines qui suivent, le film fait du bruit. Peu de gens l'ont vu, mais tous les intervenants du quartier nord en ont entendu parler. Des élus, comme Francis Lec, s'inquiètent du contenu du documentaire. À la demande de Carmen, qui voudrait faire dégonfler la polémique et pouvoir contextualiser correctement le documentaire, une projection est prévue à l'hôtel de ville. L'asso est même parvenue à ramener quelques membres de Bloc 5.

Mais la Mairie annule par un mail laconique, 45 minutes avant la projection.

«Fallait-il passer ce film au festival d'Amiens?»

«On s'est sentis comme des merdes. Les élus avaient le mors que Carmen mette de l'argent sur des gens comme nous», analyse Shoingo. Pour lui, la gène du documentaire c'est le visage trop humain de ceux qu'on n'aimerait présenter que comme des délinquants. «L'insécurité, la peur sont des fonds de commerce. Il faut faire croire que le quartier c'est Bogota, que c'est lui qui rend la ville "sensible". Faire sentir l'insécurité et se présenter comme celui qui propose la sécurité, ça fait bouffer des gens!», ironise-t-il.

D'où venait le malaise? «Était-ce le but d'interpeller les élus d'Amiens? Fallait-il passer ce film au festival du film?» Lucien Fontaine, spectateur et élu, s'est senti directement visé par Bloc 5 story. Il considère que cette projection publique était un acte très politique de la part de Carmen. «On a l'impression qu'on nous a livré le film en nous disant: "allez-y débrouillez-vous, à vous de régler ces problèmes". Moi j'ai toujours peur que les jeunes deviennent un outil politique. La manipulation peut faire du tort, amplifier le rejet du public par rapport aux institutions», estime l'élu à la jeunesse.

D'ailleurs, au sein de ses services, il arrive à Lucien Fontaine de promouvoir le tournage d'un tout autre genre de documentaires, comme Parle-moi du bus,  des films éducatifs scénarisés sur les incivilités et violences dans les transports en commun. «Montrer les choses, c'est bien, mais c'est délicat s'il n'y a pas de coordination. Il aurait fallu organiser une projection pour les élus.»

Lyacout Haïcheur, un pied à la Mairie, un pied à Carmen, s'en défend. Même si les relations entre Carmen et certains élus sont fraîches depuis plusieurs années, il n'était pas question de manipulation. «On a l'impression que c'est une situation qui existe, mais qui dérange quand on la montre. Pourtant nous ne sommes pas donneurs de leçons. On n'était pas là pour mettre en cause la Mairie ou les autres collectivités. On sait que les élus ne peuvent pas tout. On sait qu'il y a beaucoup de dispositifs pour aider les jeunes, et que beaucoup réussissent grâce à ces dispositifs. Mais on ne peut pas fermer les yeux sur ceux qui passent entre les mailles du filet, qui n'ont pas les armes ou les capacités de s'engager si on ne leur donne pas des pistes.»

Donner la parole

Pour Lyacout Haïcheur, le malaise entre une partie des élus et Carmen viendrait d'un malentendu sur leurs missions. «Jusqu'en 2008, Carmen a été une télévision locale. Nous avions des émissions où on organisait des débats avec les habitants des différents quartiers et les élus municipaux. Mais comme cela nous demandait beaucoup de temps et d'énergie, nous avons décidé de nous recentrer sur des projets différents.»

À la place de ces rendez-vous qui servaient de tribune aux élus, l'association explore des voies alternatives. Des témoignages d'habitants sur la mémoire de leur quartier, comme dans leur projet Histoires en Nord. Le suivi d'habitants d'Étouvie dans le montage d'un projet de café associatif. Ou encore un documentaire sur un voyage au ski organisé par les services de la ville pour des jeunes qui avaient participé à un chantier.

«Depuis toujours dans les collectivités, l'image doit être une vitrine, elle doit valoriser le territoire. Elle aurait des limites dans ce qu'elle peut montrer, elle devrait rester publicitaire, en quelque sorte»: Sylvie Coren considère que l'association continue avec les missions qu'elle s'est fixée, malgré le virage de 2008. «On donne encore la parole à ceux qui ne l'ont pas. Mais ce n'est plus de la télévision, et il n'y a plus de tribunes.»

Le centre culturel prend le relais

Heureusement pour Larry, Shoingo et les autres, l'histoire ne s'est pas arrêtée au raté de la projection en mairie. Quelques semaines plus tard, c'est au centre culturel d'Amiens nord, le Safran, qui dépend directement d'Amiens métropole et de la délégation d'Alain David, que sera organisée une projection privée pour les élus, les techniciens de la Mairie, les travailleurs sociaux de la zone, les artistes en résidence au Safran.

Agnès Houart, la directrice du Safran, fréquente Carmen, comme les autres associations culturelles du quartier nord. Elle se souvient: «Sylvie Coren et l'asso Carmen étaient très malheureux de la situation. C'est une histoire de contexte qui a créé la polémique, avec des gens qui prenaient position, sans avoir forcément vu le film.»

Projeter à nouveau le documentaire devait permettre de faire retomber cette polémique. «En voyant le film, j'y ai trouvé quelque chose de l'ordre de l’œuvre d'art.» Au-delà du fond, les questions qui ont fait débat portaient aussi sur la forme: «l'artiste doit-il rendre des comptes lorsqu'il est subventionné? Faut-il mettre en valeur des fauteurs de trouble?»

«Avec le débat sur la place de l'artiste, sur la question illustrée par la polémique et sur ce que le documentaire pouvait éventuellement mettre en danger dans les actions des éducateurs et des travailleurs sociaux, l'accueil a été bien plus positif. Je pense que c'était bien de faire cette projection avec Carmen, cela a permis de dédramatiser» se félicite la directrice du centre culturel.

Des slammeurs présents lors de la projection éclairent Agnès Houart sur les qualités artistiques de Bloc 5. La directrice et les services culturels décident d'organiser des rencontres entre ces artistes accomplis et le groupe de rap local. Agnès Houart leur propose aussi de mettre leurs locaux à disposition pour organiser un concert. Tout un symbole pour les jeunes de Fafet-Brossolette de pouvoir se produire dans leur propre quartier.

Lucien Fontaine, par ailleurs, reçoit plusieurs fois Larry et Shoingo, et leur présente les programmes de promotion des artistes de la ville et de la métropole, comme le Quai des jeunes et le partenaire associatif Acouzic. Une fructueuse collaboration s'établit entre les services de la mairie et le groupe qui, aidé par Carmen, s'est constitué en association de promotion musicale.

Retour à la Maison de la culture

Les résultats ont été récoltés le 22 juin, lorsque Bloc 5 se voit confier la salle New dream de la Maison de la culture. Un événement organisé par Bloc 5 qui tourne autour des cultures de rue: danse, slam, rap, graff... avec des groupes de tous les coins d'Amiens pour se relayer au micro. Un vrai succès pour ces autodidactes du rap et de l'organisation.

Pour Sylvie Coren et l'asso Carmen qui ne touche plus aucune subvention estampillée "politique de la ville" en 2013, la récompense du travail est venue de plus loin. Le 15 juin, Bloc 5 story a reçu le premier prix du festival international des télévisions locales à Kosice, Slovaquie. Nul n'est prophète en son pays, paraît-il.


Des extraits du documentaires sont visibles sur le site de Carmen, de même que des entretiens du sociologue Marwan Mohamed au sujet du documentaire Bloc 5 story.

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