Un racisme «soutenu par les élites sociales»

Le président du Conseil représentatif des associations noires (le Cran) était invité lundi à Amiens pour discuter du racisme dans une discussion publique. Pour prolonger le débat, nous avons souhaité interroger ce militant sur les sujets qui font l'actualité : Dieudonné, Roms, racisme anti-blanc... Entretien.

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Le président du Conseil représentatif des associations noires (le Cran) était invité lundi à Amiens pour discuter du racisme dans une discussion publique. Pour prolonger le débat, nous avons souhaité interroger ce militant sur les sujets qui font l'actualité : Dieudonné, Roms, racisme anti-blanc... Entretien.


Un débat qui tombait à pic. Autour de l'historien de la colonisation Pascal Blanchard, familier des conférences organisées par la Maison de l'égalité d'Amiens, on retrouvait deux invités militant contre le racisme. Le premier, c'était Sacha Reingewirtz, président de l'Union des étudiants juifs de France. Le second était Louis-Georges Tin. Universitaire français, il est aussi président du Conseil représentatif des associations noires (le Cran) et fondateur de la journée mondiale contre l'homophobie.

Bref, deux intervenants idéaux pour envisager, de façon large, la question des nouvelles formes du racisme et ses causes possibles. La situation économique? Une crispation des identités? Les intervenants ont aussi évoqué la libération de la parole raciste, dans les rues ou sur internet, avec les «attaques à la banane» contre Christiane Taubira, les propos de Manuel Valls contre les Roms... Le débat qui a animé le public a abordé le cas de Dieudonné, de l'antisémitisme supposé de son spectacle et des manœuvres du ministre de l'Intérieur pour l'interdire.

Nous avons souhaité profiter de la présence de Louis-Georges Tin pour prolonger, avec lui, le débat sur le racisme. Le militant voit-il une évolution? Quels sont-les terrains que la lutte contre le racisme devrait, selon lui, investir? Comment analyse-t-il les manifestations nationales ou locales de la discrimination? Entretien.

Le Télescope d'Amiens: Pensez-vous qu'il existe des nouvelles formes de racisme?

Louis-Georges Tin: Il y a des constantes dans le racisme, mais je pense qu'il y a de nouveaux enjeux dans la lutte contre le racisme. Par exemple, la question anti-coloniale. On disait classiquement que c'est le colonialisme qui a créé le racisme. À partir de la fin du XVe siècle, l'Europe a cherché à accéder à de nouvelles ressources, y compris humaines, il a fallu explorer et tirer profit de nouveaux territoires puis, par la suite, justifier les pratiques inhumaines qui étaient commises: l'esclavage et la colonisation. Ce sont deux problèmes liés: le racisme est une hiérarchie entre personnes, le colonialisme est une hiérarchie entre peuples.

Depuis les indépendances, on ne travaille plus beaucoup sur les questions coloniales, on a l'impression que le problème est réglé. Or, depuis cinquante ans, la France est retournée en Afrique cinquante fois. Cette année c'est en république Centrafricaine, l'année d'avant au Mali, l'année d'avant en Libye, encore avant en Côte d'Ivoire... Les entreprises coloniales sont toujours sur place: Areva, Elf qui s'appelle désormais Total, etc. Le dispositif global n'a pas changé et les populations sont traitées avec beaucoup de hauteur et de dédain.

Aujourd'hui les enjeux se trouvent autour des réparations de l'esclavage. L'esclavage est un crime contre l'humanité. Tout crime appelle réparation. Mais il n'y a pas eu de réparation pour celui-ci.

Cela a été un crime parfait: sans victime, sans coupable, sans réparation. Pire encore, les réparations aux propriétaires d'esclaves ont parfois été payées par les esclaves eux-mêmes. C'est le cas d'Haïti qui a dû payer des réparations aux anciens propriétaires, comme la France, l'équivalent de 21 milliards de dollars, de 1825 à 1946.

La réparation des anciennes colonies est-il vraiment un thème important de la lutte actuelle contre le racisme?

C'est une thématique émergente en France, mais elle est déjà d'actualité dans le reste du monde. Le marché commun des Caraïbes, par exemple, a décrété qu'il allait travailler sur des demandes judiciaires qui seraient adressées à la France, au Royaume-uni et aux Pays Bas. L'Union africaine travaille sur le sujet, David Cameron qui n'est pas un gauchiste alter-mondialiste a payé des réparations au Kenya, Berlusconi en avait fait de même à la Libye.

L'actualité de la question de la réparation, elle se voit dans les conséquences du colonialisme. Un crime contre l'humanité marque pour des générations et des générations. L'état dramatique des DOM, par exemple, est issu de cela. Ce sont les quatre départements les plus pauvres d'Europe, selon Eurostat. Cela peut paraître lointain pour ceux qui vivent dans l'Hexagone, mais c'est la France, la France issue d'un crime contre l'humanité

Il y a eu des conséquences d'ordre démographique: ça tue des millions de gens. D'ordre politique: ça déstructure des empires, des royaumes, des sociétés. Il en va de même pour les routes d'approvisionnement et des récoltes, les écosystèmes ont été sur-sollicités et rendus incapables de produire quoi que ce soit d'équilibré. Razzias, famines, émigrations, les conséquences ont été massives.

Comment cette réparation pourrait-elles s'exercer et qu'est-ce que cela apporterait, selon vous, à la société française?

Il y a plusieurs façons de réparer. Après une entrevue en octobre 2012 avec Jean-Marc Ayrault, celui-ci s'était engagé à mettre en œuvre une politique de réparation. Ce à quoi le Président s'est opposé, mais nous avions fait une cinquantaine de propositions.

Par exemple, la réparation à Haïti de l'argent qui a été spolié, qui peut être confié à des programmes sociaux internationaux. Autre exemple: il n'y a aucun musée de l'esclavage en France. Il y en a 150 aux États-Unis, il y a 12000 musées en France, de la saucisse, de la broderie, de ce qu'on veut, mais aucun musée de l'esclavage. Et Aurélie Filippetti [la ministre de la Culture, ndlr] trouve cela normal.

Il y a aussi la question de l'éducation. L'éducation sur les questions coloniales est peu faite en France. Qui connaît la bataille de Vertières? C'est la première défaite de Napoléon, face aux armées de Saint-Domingue. Si on ne la connaît pas, c'est que Napoléon a dit qu'il ne voulait pas qu'on sache qu'il a été battu par des nègres. Il a organisé l'ignorance. De même, on considère souvent que l'esclavage a été aboli en 1848. Mais jusqu'en 1946, on a remplacé cet esclavage par les travaux forcés qui concernaient exclusivement des colonisés. Qui en est conscient?

La question de l'éducation sur le passé colonial de la France est particulièrement sensible, avec le cas de Dieudonné qui se plaint, entre autres, d'une différence de traitement entre la Shoah et le colonialisme. Partagez-vous cet avis?

Sur ce point précis, je pense qu'il a raison. Il ne propose pas de solution et il considère que ce sont «les juifs» ou le Crif [Conseil représentatif des institutions juives de France, ndlr] qui sont responsables de la situation. Mais il oublie qu'il a fallu du temps, presque quarante ans, et beaucoup d'efforts pour que la France reconnaisse l'histoire de la Shoah.

Pour moi, le problème est que le gouvernement ne fait pas son travail pour rétablir une égalité de traitement entre ces thèmes. Il faudrait des gouvernants informés et intelligents. Par exemple, le président François Hollande a rendu hommage à Jules Ferry au début de son mandat. Or, Jules Ferry était notoirement raciste et colonialiste. Il aurait été plus judicieux de choisir une figure moins polémique.

Encore plus choquantes sont les références fréquentes d'Arnaud Montebourg à Colbert. Pour le ministre, Colbert est l'homme du redressement productif de la France. Mais c'est celui qui a organisé l'esclavage, qui a construit la compagnie des Indes occidentales. Son redressement productif il l'a construit sur les colonies! «Vos héros sont nos bourreaux», comme disent les militants de la Réunion. Il est difficile d'avoir un récit historique partagé par tous tant que l'on célèbre ces personnages.

En Picardie, on parle souvent de la montée du vote Front national dans les zones rurales. Pensez-vous qu'il s'agisse d'un vote raciste?

Est-ce toujours un vote raciste? Je ne sais pas, mais il l'est souvent. Il m'arrive de discuter avec des jeunes des zones rurales, et il ressort un sentiment d'abandon. Ils me disent: «On parle toujours des jeunes de banlieue. Est-ce qu'on doit tagguer les vaches et mettre le feu aux champs pour qu'on s'occupe de nous?» Ces jeunes sont délaissés, et les jeunes des quartiers populaires sont stigmatisés. Je ne pense pas qu'il y ait une position plus enviable que l'autre. Généralement, j'essaie de leur faire comprendre que les jeunes des quartiers populaires ne sont pas leurs adversaires, mais qu'ils se trompent de colère.

Le think tank République et diversité dont je fais partie avait proposé à François Hollande de créer un ministère unique contre toutes les discriminations. Au lieu de cela il y a un ministère pour les droits des femmes, un secrétariat d'État au handicap, un autre pour les jeunes, un autre pour les personnes âgées. Tout cela entretient des discriminations.

En Picardie, on observe aussi l'émergence de groupes régionalistes comme le Picard crew ou les Identitaires, de lutte contre «l'invasion et l'imposition» d'une culture étrangère. Comment voyez-vous ce genre de phénomène?

La plupart du temps, on peut désamorcer une partie de la colère en rappelant que l'identité picarde a été piétinée, au même titre que l'identité bretonne, limousine, etc. dans un processus de colonisation intérieure. Et c'est cette assimilation forcée qui a été imposée dans les colonies extérieures, avec plus de sauvagerie.

Notre pays a subi une grande quantité de violence, on a fait perdre aux régions leurs identités, en leur laissant l'identité de «province» qui, étymologiquement, vient du latin vincere. Ce sont des territoires vaincus autour d'une élite parisienne. Et ce mépris, qui touche aussi les accents régionaux, est beaucoup plus fort en France que dans d'autres pays européens, organisés en régions fédérales ou en autonomies.

Il y a eu une assimilation forcée des cultures régionales, les langues ont été combattues dans les territoires, de même que les religions protestantes ou judaïques. On assimile pour en finir avec les cultures. Je milite pour une inclusion de toutes les cultures régionales et créoles, plutôt que pour une assimilation forcée.

Le ministre de l'Intérieur est rappelé à l'ordre par Bruxelles pour ses propos sur les Roms, la laïcité est convertie en processus pour affaiblir l'expression des religions, on répète à l'envi que la France «ne peut pas accueillir toute la misère du monde»... Pensez-vous qu'il existe une xénophobie d'État?

À la fin de la conférence, lundi, un intervenant [qui se présentait comme métis, ndlr] a déclaré: «La France n'est pas raciste». Moi, je pense qu'il y a un racisme d'État persistant. Il y a les politiques contre les Roms menées par les différents gouvernements au nom du citoyen français. Il y a des morts de jeunes noirs et arabes dans des commissariats qui ne provoquent aucune ouverture d'enquête. Tout cela c'est du racisme. Certes, le ministre de l'Intérieur a réagi de façon ferme face à l'antisémitisme pour l'affaire Dieudonné, mais on aimerait qu'il fasse aussi bien le travail pour les Roms, les noirs les musulmans ou les arabes.

Il y a aussi le développement des entreprises françaises dans les anciennes colonies, avec l'aide de l'armée française. Peut-on imaginer faire ça ailleurs? S'installer au Canada, au Japon, avec l'aide de l'armée, et piller le sous-sol?

Pour moi, le problème ce n'est pas le racisme parmi le peuple français. Je pense que ce racisme-là ne serait pas si fort s'il n'était pas soutenu par les élites sociales. Ce ne sont pas les pauvres, par exemple, qui s'opposent aux propositions du Cran. Ce sont bien les élites.

Il y a quelques mois, un thème a eu beaucoup de succès, c'est le «racisme anti-blanc». Au-delà de l'opportunité pour certains à droite d'agiter un tel thème, pensez-vous que cela représente un sentiment justifié? Ou cela traduit-il des situations ponctuelles et marginales?

Effectivement, le fait que la droite et l'extrême droite utilisent ce thème y jette le soupçon. Mais il ne faut pas être dans le déni. C'est une réalité constatée, il y a du racisme partout, même chez les noirs ou les arabes. Ce sont des dominés qui développent un discours de haine symétrique.

Pourtant, je ne pense pas qu'on puisse renvoyer dos à dos le racisme du dominant et le racisme du dominé. Ce racisme n'est pas acceptable et les actes doivent être condamnés. Mais il faut faire la part des choses: si le racisme contre le dominé n'existait pas, il n'y aurait plus de racisme contre le dominant. Je pense donc qu'il faut lutter contre tous les racismes pour que le ressentiment disparaisse.

 

 

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