«Vous ne souffrez pas, vous venez de rencontrer un risque psychosocial»

La notion de "risque psychosocial" est plus idéologique que scientifique.

La notion de "risque psychosocial" est plus idéologique que scientifique.
Jamais l’Etat et les entreprises ne se sont autant intéressé au mal-être des salariés que cette année. En octobre 2007, le ministre du travail, Xavier Bertrand, organise une conférence au cours de laquelle il affirme sa détermination à lutter contre les risques psychosociaux. En mars 2008, le psychiatre Patrick Légeron et le magistrat Philippe Nasse remettent au ministre un «Rapport sur la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail». Xavier Bertrand annonce alors la mise en place en 2009 d’une veille épidémiologique sur le suicide et un calendrier de négociations. Le 7 avril, se déroule la première réunion entre partenaires sociaux. A la fin du même mois, Xavier Bertrand accepte la mise en place d’un groupe de travail, animé par Patrick Légeron et Philippe Nasse, destiné à suivre l’application des propositions élaborées dans le rapport. Enfin, le 5 mai, syndicats, patronat et ministre du travail se rencontrent pour une deuxième séance de négociations sur la transposition en droit français de l’accord cadre européen de 2004 portant sur le stress au travail.

 


De son côté, le patronat habituellement réticent à s’exprimer sur la souffrance salariale, semble soudainement décidé à communiquer sur la question. La présidente du Médef, Laurence Parisot, s’est réjouit de l’inauguration des négociations et s’est prononcé elle aussi pour la mise en place d’un dispositif de surveillance des suicides dans les entreprises. Jean-René Buisson, président de la commission protection sociale du Medef s’est quant à lui félicité que l’on ait enfin abordé «des sujets qui peuvent fâcher». Localement, les entreprises publiques et privées suivent le mouvement initié par leurs représentants.

 


Pour ne citer que les plus connus, PSA -6 suicides de salariés depuis avril 2007- a commandé en octobre dernier un audit sur le stress, le groupe Carrefour a lui lancé une enquête sur l’état psychique de ses salariés, Renault - quatre suicides depuis octobre 2006 dont un reconnu comme accident du travail- a demandé la mise en place d’un plan d’action de réduction de la pression au travail, EDF a organisé cette année deux réunions de directions sur le thème du stress, l’OPAC a demandé une enquête sur l’impact vécu du stress, et la Banque Postale organise en ce moment la passation en interne de questionnaires sur la satisfaction au travail.

 


Il faut dire que les chiffres sont éloquents. La fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie au travail montre que 22% des salariés européens souffriraient de stress. Le bureau international du travail signale qu’en France, un quart des arrêts de travail de deux à quatre mois serait dû à des risques psychosociaux, pour un coût représentant chaque année entre 3 et 4% du PIB. Christian Larose, président du Conseil Economique et Social, évalue à 400 le nombre de suicides liés au travail chaque année, et dans un registre moins dramatique mais significatif, le baromètre mondial Monster indique que 50% des salariés américains et européens souffrirait d’insomnies le dimanche soir, veille de la reprise du travail et que moins d’un français sur cinq déclarerait ne jamais subir de stress avant le début de la semaine.

 

 

En observant les chiffres et la chronologie des déclarations, on pourrait penser que la prise de conscience de l’ampleur du mal-être au travail explique la soudaine détermination de la puissance publique à endiguer le malaise salarial. Ce serait oublier que la première enquête SUMER (surveillance médicale des risques) mesurant l’exposition aux risques sur le lieu de travail date de 1987 et présentait déjà des résultats inquiétants, et oublier aussi que le livre pionnier du psychanalyste Christophe Dejours, Travail et Usure mentale, mettant en évidence les effets de l'organisation du travail sur la santé mentale, a été publié en 1980. La souffrance au travail est connue et mesurée depuis une vingtaine d’années.

 


Une autre hypothèse doit donc être formulée et analysée. La problématique de la souffrance au travail suppose en effet que la souffrance soit provoquée. Elle oppose les sujets de la souffrance et leurs auteurs, elle pointe des responsabilités et ne peut intervenir dans le débat public que contre le discours et les pratiques patronales, ce qui l’a conduite à une détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail", signé Nasse et Légeron , il est ainsi écrit : «à côté des risques physiques, biologiques et chimiques, les risques psychosociaux apparaissent comme majeurs». Or, la santé mentale n’existe pas en elle-même. Elle est l’effet des conditions matérielles d’existences de l’individu, des risques auxquels est exposé son corps et de la situation sociale où il se trouve placé. L’explosion de l’usine AZF à Toulouse, en portant atteinte à l’intégrité physique des salariés, a aussi mis à mal leur intégrité psychique. De la même manière, les gestes répétitifs à l’origine des troubles musculosquelettiques sont générateurs de souffrance mentale qui, d’ailleurs, finit par accroître leur gravité. La subjectivité est ici le point d’aboutissement de l’ensemble des dimensions de la vie au travail et n’existe en aucun cas à côté des dimensions physique et matérielle.

 


Deuxième étape : on le coupe de ses causes. L’Inserm explique ainsi que les risques psychosociaux «désignent un vaste ensemble de variables qui se situent à l’intersection des dimensions individuelles, collectives et organisationnelles, d’où leur complexité et leur caractère composite». Le flou définitionnel ne permettant pas d’identifier les causes du mal-être, l’attention se déplace de l’explication vers la gestion des individus souffrant. Patrick Légeron et Philippe Nasse justifient ce déplacement : «le caractère circulaire des causes et des conséquences invite à pénétrer dans ce cercle en ce point, le stress, où causes et conséquences se rejoignent et se renforcent.» En d’autres termes, il n’existe pas de raisons au stress. On ne peut le prendre en charge qu’en agissant sur le sujet qui l’éprouve. Le lieu de l’intervention de l’expert, c’est le malade et non les causes de sa maladie. Par nature, le stress ne serait pas objectif puisqu’il serait avant tout le produit d’un sentiment de l’individu. «Un état de stress survient lorsqu’il y a un déséquilibre entre la perception qu’une personne à des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face », poursuit le rapport. Le risque psychosocial trouverait donc sa source -à défaut de sa cause- dans une certaine perception que l’individu a de ses ressources. Or, cette idée entre en contradiction avec un certain nombre de donnée quantitative. Christian Baudelot et Michel Gollac dans Travailler pour être heureux, Le bonheur et le travail en France (Fayard, 2003) ont démontré, au terme d’une enquête quantitative mené avec l’Insee sur un échantillon statistiquement représentatif de la population que, «quelque soit le critère retenu pour identifier la position sociale, le résultat est le même : c’est au sommet de la hiérarchie sociale que l’on se déclare le plus satisfait de son travail et à sa base que l’on souffre le plus». Dorothée Ramaut, médecin du travail et auteur de Journal d’un médecin du travail (Le cherche-Midi, 2006) explique, elle aussi, que la peur légitime du chômage est une des raisons majeures du développement de la souffrance mentale «avant quand les gens étaient malheureux, ils pouvaient partir, maintenant ils savent qu’ils ne retrouveront pas de travail, donc ils restent, ils supportent tout et leur santé se dégradent. » La souffrance a donc des causes matérielles et identifiables.

 


Troisième étape : on ne lui cherche pas d’auteur.
Purement psychique et non causé, le risque psychosocial n’a pas besoin d’auteur pour exister. Là où la souffrance était induite et provoquée, le risque psychosocial ne renvoie à aucune intention ou volonté de nuire. Patrick Légeron et Philippe Nasse explicitent cette évolution : « l’accent mis sur les causes se transpose à la recherche de la responsabilité des fauteurs de ces causes et toute possibilité de consensus disparaît à l’origine. » A une conception de l’entreprise comme lieu d’opposition entre salariés et direction se substitue une image de l’entreprise comme environnement comportant des risques contre lesquels tous les collaborateurs ont intérêt à lutter. Ainsi que l’écrivent les sociologues Christian Baudelot et Michel Gollac dans Travailler pour être heureux, Le bonheur et le travail en France (Fayard, 2003), «la dimension de classe de l’exploitation (salariés exploités par les capitalistes, ouvriers exploités par la bourgeoisie) cède la place à une perception très globale de l’exploitation sans sujet ou à sujet flou (la concurrence, l’Etat, la Société)». Il n’y a plus d’opposition entre «eux» (la direction) et «nous» les salariés, mais bien entre «nous tous» (tous les membres de l’entreprise ) et un environnement risqué. A l’intérieur de ce cadre théorique, les mesures de lutte contre la souffrance ne peuvent être que de deux types : apprendre au salarié à gérer le risque psychosocial, ou tenter d’agir sur «l’environnement risqué» dans la mesure seulement où l’action ne contredit pas les performances de l’entreprise. C’est ce que résume Patrick Légeron dans un entretien paru dans Le Figaro du 15 octobre 2007 : «Je compare le stress à un océan avec beaucoup de vagues. Notre travail est d’éviter que les marins se noient. Cela passe par la réduction de certaines vagues inutiles et aussi par une aide pour faire des marins de meilleurs navigateurs.» Bien sûr, si les vagues sont utiles…

 

 

Le terme de risque psychosocial parvient donc à faire coexister la reconnaissance d’un trouble et l’impossibilité d’en déterminer la cause. Puisque le "risque psychosocial" n’a ni cause, ni auteur, personne ne prend de risque en reconnaissant son existence. Notion idéologique plus que scientifique, elle crée par définition les conditions d’un consensus permettant la négociation.

 


La question est donc de savoir si les organisations syndicales resteront, elles aussi, prisonnières de ce cadre théorique ou si elles parviendront finalement à faire valoir une approche de la santé mentale en termes de souffrance.

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