Suicides à France Télécom : une psy en appelle à ses confrères

Le docteur Brigitte Font Le Bret est psychiatre et médecin du travail à Grenoble. Emue cet été par plusieurs cas de suicides à France Télécom, elle s'est décidée à écrire après qu'un salarié s'est poignardé en pleine réunion à Troyes le 9 septembre et qu'une jeune employée parisienne de l'opérateur télécoms s'est tuée en se défenestrant, vendredi 11 septembre. Dans ce texte adressé à Mediapart sous le coup du «choc», elle dit sa «sidération» et lance un appel à ses confrères psychiatres pour qu'ils se penchent sur des cas «défiants notre clinique psychiatrique classique.» 

Le docteur Brigitte Font Le Bret est psychiatre et médecin du travail à Grenoble. Emue cet été par plusieurs cas de suicides à France Télécom, elle s'est décidée à écrire après qu'un salarié s'est poignardé en pleine réunion à Troyes le 9 septembre et qu'une jeune employée parisienne de l'opérateur télécoms s'est tuée en se défenestrant, vendredi 11 septembre. Dans ce texte adressé à Mediapart sous le coup du «choc», elle dit sa «sidération» et lance un appel à ses confrères psychiatres pour qu'ils se penchent sur des cas «défiants notre clinique psychiatrique classique.»

 

Psychiatre spécialisée en souffrance au travail, je prends la plume sous le choc de la nouvelle concernant une autre salariée de France Telecom âgée de 32 ans qui s'est suicidée en se jetant du quatrième étage de l'immeuble où elle travaillait après avoir appris que certains services allaient être réorganisés. Combien de cas semblables va-t-il falloir attendre pour que ce carnage cesse ?

 

Je demandais il y a plus de six mois dans un article, une minute de silence, pour les familles endeuillées par les suicides de leurs proches, en écrivant : «STOP CA SUFFIT ! Une psychiatre en colère.» Aujourd'hui, ce n'est même plus de la colère, je suis sidérée, sans voix, dans un sentiment d'impuissance face à une société qui ne laisse plus aucune place à l'homme mais qui ne raisonne qu'en terme de profits et de rentabilité, se moquant y compris du devenir de notre planète. Les "mesurettes" proposées par la direction de France Telecom sont indignes de ceux qui les ont pensées, ce ne sont pas des cellules d'écoutes dont nous avons besoin ni de managers formés à la psychiatrie mais d'une réflexion globale sur la stratégie de l'entreprise et du devenir de ceux qui la font exister.

 

Sans vendeur on ne vend pas, sans plate forme téléphonique on ne répond plus aux questionnements des acheteurs, : l'entreprise est un tout. Elle ne se résume pas à un CODIR (Comité de Direction). Ne médicalisons pas la situation : celle-ci implique une analyse économique et des règles éthiques dans la manière de diriger une entreprise. Nous en sommes loin à ce jour ! Des négociations sur le fond avec les salariés et les organisations syndicales doivent s'ouvrir dans une transparence totale.

 

Mais au-delà de tout cela, il est indispensable de remettre en route la pensée et les actes nécessaires pour que tout être humain soit considéré avec respect et dignité. La question est bien celle de la solidarité et du rapport à l'autre. Je reste psychiatre et j'aide comme je peux à soulager ces nouvelles formes de souffrances psychiques mais je ne peux plus me cantonner à cette mission. C'est pourquoi j'interpelle tous mes confrères pour qu'ils participent à une réflexion sur ces actes auto- et/ou hétéro-agressifs défiant notre clinique psychiatrique classique. J'interpelle également toutes les autres disciplines et tous les chercheurs pour tirer une sonnette d'alarme. Sans pensée collective on meurt à petit feu et j'ai bien peur malheureusement que déjà notre système néolibéral n'ait amputé cette merveilleuse capacité du psychisme de communiquer, comprendre et agir.

 

Brigitte Font Le Bret, médecin du travail et psychiatre à Grenoble.

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