«Si la suppression du risque est impossible...»

 L'amiante n'est plus en une des journaux. N'empêche: ce matériau mortel, Bernard V, chauffagiste, le manie tous les jours. Supprimer le risque? Pas toujours possible...

 

L'amiante n'est plus en une des journaux. N'empêche: ce matériau mortel, Bernard V, chauffagiste, le manie tous les jours. Supprimer le risque? Pas toujours possible...

Bernard V., on se l’arrache. Tête de loup de mer, casquette drossée comprise, impavide dans trente centimètres d’eau, le coup de clé définitif sur la tuyauterie fautive, c’est un plombier-chauffagiste apprécié. A la question : «Et là, en bouchant le trou, pas besoin de tout changer, peut-être ?», il répond souvent oui.

Sa camionnette siglée est connue dans un rayon de quarante kilomètres, il vous débusque fermes reculées et lieux-dits sans GPS. D’ordinaire, la chaudière remise en route ou le siphon une fois changé, il accepte un café, pause bavarde d’un quart d’heure, jamais plus. Touillantson café, un après midi,Bernard V. lâche : «Oh, l’amiante, faut pas dramatiser, c’est pas si grave». L’air de s’en moquer.

 

 

De par le monde, 100 000 morts par an, selon l’OIT (Organisation internationale du travail). Tiens, en France, 11 000 à 23000 cas de cancer d’origine professionnelle chaque année, selon INSV (Institut national de veille sanitaire), et l’amiante n’y est pas pour rien.

Et le mesotheliome, hein. Le cancer de la plèvre, c’est pas l’amiante, ça ? lui répond-t-on, avec conviction.

Et puis, on s’interrompt, car de l’autre côté de la table, Bernard V. est très pâle. Par deux fois, il répète une phrase, on finit par entendre : «L’amiante, je travaille tous les jours avec». Il y en a partout, dit-il, en isolation de tuyaux, dans les chaudières. Surtout par ici : maisons individuelles, fermes...

 

 

Les chaudières ne sont pas si anciennes, pour la plupart : mais il semble bien qu’entre l’interdiction de production d’amiante, en 77, l’interdiction tout court, en 97, l’interdiction à échelle de l’Europe, en 2005, pas mal d’engins aient été écoulés, vendus, importés. Et entretenus, déposés, par desgens comme Bernard V.

Ils le sont toujours, car pour l’heure, seuls les plus aisés profitent des crédits d’impôts pour passer aux énergies renouvelables, chaudières à bois dernier cri et pompe à air. Les autres encaissent les augmentations du fuel ou du gaz. Bernard V. répare.

 

 

Il est en fait fort bien renseigné sur l’amiante. Le médecin du travail lui a recommandé un suivi rigoureux, et le port d’un masque , d’un type assez inutile. Le contrôleur du travail l’a bien informé, lui a conseillé de s’allier avec les deux autres employés de la boîte, d’obtenir un équipement de protection. Il faut savoir que les admonestations de l’Inspection du travail restent lettre morte le plus souvent, et que les procédures engagées sont généralement classées sans suite. Bernard V. a écumé internet.

Dans son entreprise ils sont trois employés plus deux, patrons père et fils. L’ancien dit que c’est n’importe quoi, il est bien là, lui, solide, et il en a fréquenté, de l’amiante ! Le fils dit juste qu’on peut aller voir ailleurs, si on veut. Ailleurs, c’est pareil.

 

 

Bernard V. dit qu’il a plus de cinquante ans, que maintenant il attend de pouvoir partir en retraite.

On l’aperçoit par la fenêtre : il reste assis un bon moment, immobile dans sa camionnette, mains sur le volant.

On se rue sur internet. On lit le rapport rendu au Sénat en 2005, un brulôt ( tardif) : Le rapport sur les contrôles en 2005-2006 : de nombreux chantiers de désamiantage ont été visités, on en a interrompu bon nombre, qui n’étaient pas suffisamment sécurisés. Mais seuls quelques départements ont été inspectés, pas celui de Bernard V. Rien pour l’heure, n’a été fait en ce qui concerne les minuscules entreprises du bâtiment. Et les plombiers-chauffagistes, alors ? Comme les autres corps de métier, ils sont informés, en trois phases.

 

 

- J’essaie d’éviter le risque.

- Si je ne peux pas éviter le risque, j’essaie de le réduire ( avec un équipement ad hoc).

- Et enfin, la troublante troisième phase, qui concerne entre autres la dépose de chaudières : si la suppression et la réduction du risque sont impossibles. Une pancarte rouge vif avertit, danger ! A éviter ! Mais quelques lignes, en dessous, stipulentqu’il faut alors confiner les lieux, disposer d’une combinaison jetable de type 5, d’un masque à ventilation assistée TM3P, toutes choses inconnues de Bernard V., bleu de travail et trousse à outils. Mais l’information sert toujours.

 

 

Dans l’entreprise de Bernard V., le père était de tous les chantiers, de toutes les réparations. Le fils, lui, n’y met jamais les pieds.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.