Management - Néolibéralisme, mise à mort du travail social?

Marchandisation, logiques managériales, mutation des conflits sociaux, souffrance au travail... Devant ces nouvelles difficultés, les travailleurs sociaux tirent la sonnette d'alarme. Alors que choisir : l'inertie du désespoir ou l'optimisme du militantisme ?

Introduction

Le travailleur social : un accompagnateur de sujets, un passeur de chemin, un travailleur politique, un dresseur de pauvres, un pacificateur des inégalités et des conflits sociaux ? Nous ne comptons plus les visions qui le concerne. Un chose est sûr, c’est qu’en 50 ans, le contexte d'intervention des travailleurs sociaux a évolué. Dans les années 60-70, le travail social avait vocation à éliminer les dernières poches de la pauvreté dans une société de croissance intégratrice pour les individus

La crise économique des années 70, soit un redéploiement massif de la domination capitaliste, va engendrer de nouvelles problématiques socio-économiques.  De nouvelles contradictions et difficultés sont apparues. Les associations subissent un désengagement de l'Etat laissant progressivement le secteur marchand s'approprier le financement des missions sociales ; une transformation des modes de financement des structures recherchant désormais la rentabilité économique ; des mutations de la société engendrant de nouvelles difficultés tel que la désaffiliation – les mouvements de réfugiés – l'explosion des sans-abris - le paradigme sécuritaire – la prise en charge de publics diversifiés... Pour terminer, les travailleurs sociaux sont pris dans d’une part dans une précarisation de leur travail, et d’autre part dans des procédures paradoxales liées aux logiques de gestion managériales. Ceux-ci engendrent d’une part une perte de sens du travail, une souffrance psychique engendrant burn-out et dépressions, et une normalisation de la maltraitance institutionnelle.

Ces nouvelles contradictions ne veulent en aucun cas émettre l'idée fausse que le travail social aurait été mieux auparavant, plus simple, sans contradictions et souffrances pour les travailleurs sociaux. Ce billet analyse seulement quelques transformations du travail social qui empêchent les salariés de pouvoir travailler correctement selon leurs valeurs, engendrant chez eux de nouvelles tensions psychiques. 

 


Le néolibéralisme, entre culpabilisation et précarisation

Le capitalisme financiarisé, tout comme l’ancien capitalisme fordien, n’a pas la main à la poche lorsqu’il s’agit d’humanité. Le travailleur social est pris dans une contradiction de vouloir accompagner autrui dans une pratique éthique inscrite dans son action empathique tout en n’étant soumis à des politiques sociales créent sans lui, et souvent insuffisantes face aux situations réelles. Combien de travailleurs sociaux se retrouvent seuls, isolés, et démunis lorsqu'ils doivent expliquer à des sans-abris qu'ils doivent dormir dehors car il n'y a plus de places d’hébergements disponibles ? Comment expliquer à un exilé soudanais victime de la dictature Omar El Béchir qu'il va devoir retourner dans l'enfer du Darfour ? Comment accepter de réaliser pour autrui une chose que nous pensons pourtant humainement intolérable ?

Les nouveaux modes de financement et la fonte des subventions sont bien sûr des symptômes expliquant également la souffrance des professionnels du social. Les politiques économiques néolibérales étranglent financièrement les associations provoquant des répercussions sur le travail réel. Le néolibéralisme, comme nouvelle organisation sociale et économique promeut les idées d'efficience, de résultat, d’efficacité, et d'individualisme. Cette vision se propage dans social lui faisant perdre son sens en soudoyant ses valeurs. Cette nouvelle culture idéalise également l'immédiateté, le changement permanent appelé cyniquement « mobilité » ou « employabilité ». C'est pourquoi, le néolibéralisme impose aux instances politiques la flexibilisation du marché, avec des CDD qui ont doublé entre 1982 et 2012, et le temps partiel qui lui aussi a doublé en 30 ans[1]. Tout comme les personnes qu'ils accompagnent, certains travailleurs sociaux semblent eux-mêmes condamné à vivre dans l'instabilité permanente, dans un espace titillant la zone de vulnérabilité en s'adaptant au marché, en acceptant des emplois précaires, à prendre des postes dont ils sont sur-qualifié, en acceptant des surcharges de travail, en se soumettant à la variabilité des horaires de travail, à consentir à des missions qui ne sont pas sociales...

Cependant, la tension permanente, l'anxiété, les maux de tête, le stress, les insomnies, la fatigue, le burn-out, la dépression, est symptomatique également d'une autre donnée : la gestion managériale. En effet, venant tout droit des multinationales pour se rependre dans les entreprises marchandes, puis dans le service public, nous pouvons constater que ces dynamiques de management commencent à se propager dans le travail dit ''social'' bientôt devenu ''rentable''. Le management, enfant de la nouvelle organisation économique et sociale appelée néolibérale, promeut lui aussi ces idées d'efficience, de résultat, d’efficacité, d'individualisme...

 

Les contradictions et paradoxes de la gestion managériale

Premier exemple : on demande aux travailleurs sociaux de travailler de manière qualitative sur l'ensemble de leur accompagnement. Cependant sur le terrain, les besoins augmentent. Le travail devient quantitatif. La contradiction est telle que les travailleurs rentrent dans une culpabilité vis-à-vis de leur travail, de leur capacité ou plutôt incapacité à le faire correctement. De plus, comment travailler de manière qualitative si le souci de rentabilité et efficience est promu comme qualité première ? D‘ailleurs, les nouveaux directeurs d’associations sont bien souvent des personnes venant du monde marchand et non plus des anciens professionnels du social. Ceci facilite une modification profonde des modes de gestion des institutions sociales, se conformant plus facilement au management d’entreprise et aux logiques d’activité du marché.

Deuxième exemple : La raréfaction de l’argent public. Les institutions demandent de plus en plus à leurs salariés d’avoir autant, voire une meilleure efficacité dans leur accompagnement, avec autant voire moins de moyens. La logique financière étrangle actuellement les associations. Les subventions ne représentent que 20% des ressources associatives en 2017, alors qu'elles constituaient 25% en 2011 et 34% en 2005 ! Face au manque de moyens humains, matériels et financiers, de nombreux travailleurs sont obligés de faire de bricolage social, ne pouvant répondre convenablement aux demandes et besoins des personnes accompagnées.

Le management fait donc passer la mobilisation des corps demandé par le Fordisme (travail à la chaîne) à la mobilisation psychique. En effet, les contradictions non-exhaustives citées plus haut amènent le salarié dans une pression permanente pouvant l'empêcher de bien faire son travail. On lui propose de la responsabilité par l'idéalisation de ces compétences. Cependant, ça soutient l'idée que les échecs et difficultés lui seront inhérents. Le manque de budgets-moyens, la malchance, autrui, le marché ou toute autre facteurs seront dédouanés de toute culpabilité. La responsabilité managériale, c'est l’intériorisation de la défaite comme intrinsèque à mon moi, comme seul coupable de la situation.

 

Un excès d’intelligence collective domestiqué

Terminons sur deux choses. La première est un paradigme qui est soutenu par le philosophe Luc Carton et qui se nomme l’excès de culture. En effet, il faut partir du principe qu'il y a trop d'intelligence collective dans le champ de production. Les savoirs des salariés dépassent ce qui est demandé par les ingénieurs-prescripteurs des procédures de travail. Chaque travailleur par ses expériences, ses expérimentations, ses habilités, ses introspections, et la mise en réflexivité de toutes ces données à travers des collectifs de travail peut réussir à organiser lui-même le travail en accord avec les valeurs individuelles et collectives de son associations. L’organisation du travail doit être réfléchie avec les premiers concernés, ceux qui réalise le travail réel quotidien, et non ceux qui sortent des écoles de management. La finalité d’une association n’est pas la rentabilité financière et les modes de gestion ne connaissent que ce but, or, « deux fois deux ne font pas quatre quand les unités mathématiques sont des êtres humains »[2].

Deuxième chose, le travailleur social est également un travailleur politique. Chaque salarié est capable par toutes les données qu'il a intériorisé dans son travail d'analyser une situation de manière critique. Cependant, donner le droit politique aux salariés de mettre en réflexion l'organisation du travail, et l'analyse politique et critique des contradictions, est le plus grand danger pour la prédation économique et pour le pouvoir politique. Car le savoir est du pouvoir. Il doit seulement être détenu par une minorité de personnes, se servant de la force sociale de tous pour leurs intérêts privés. C'est pourquoi le savoir politique du travailleur est toujours mis sous silence.

En d'autres termes, les contradictions de la gestion managériale provoquant des complications voire parfois, une impossibilité de bien réaliser son travail selon des valeurs communes, et la mise en place de politiques inadéquates selon les besoins constatés sur le terrain, ne peuvent se régler qu'avec l'inscription des associations et des acteurs locaux dans des instances de délibération de la politique institutionnelle afin de peser sur son arbitrage. En clair, il faut favoriser la libération de cette intelligence et culture collective présente en chacun des salariés, domestiquée par l’asservissement managérial et politique.

 

En conclusion

Sous couvert de demander de la réflexion sur son travail, les logiques de gestion domestiquent l’intelligence collective des travailleurs sociaux en réduisant la légitimé de la pensée aux seules fonctions de rentabilité, d’efficacité et d'efficience. En d'autres termes, selon les critères respectueux du système institué. Rarement le fondement du travail et de son organisation n'est discuté, en cela, le travailleur social est aliéné. Son savoir est morcelé par la dépolitisation des questions sociales et organisationnelles de son travail, pour des intérêts de pacification sociale. En d'autre termes, la loi fondamentale de la logique de gestion, c'est l'indiscutabilité du travail et de la souffrance qui en découle.

 

[1] http://www.slate.fr/story/82825/chiffres-france-trente-ans-insee

[2]Koestler A. (1945), Le zéro et l'infini, Paris, Calmann-Lévy, (réedition en livre de poche, 1974), Page 190

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