L'éducation spécialisée dans la rue

Éducateur de « rue », une mission mal connue. Rémy, éducateur en prévention spécialisée témoigne de son intervention et des enjeux de la prévention dans les quartiers. Comme l'écrivait Pierre Bourdieu, l'« Éducateur de rue, porte, en un sens, le pouvoir dans la rue, mais il rappelle sans cesse aux puissants le pouvoir de la rue ».

Rémy1, vous intervenez sur un quartier populaire en qualité d'éducateur de prévention spécialisée, en quoi consiste votre travail ?

Ma mission principale est de partir à la rencontre des jeunes du quartier de 12 à 25 ans dans lequel je suis affecté. Il faut bien comprendre que la démarche en prévention spécialisée est originale. Bien souvent dans le travail social, ce sont les personnes accompagnées qui vont vers les institutions de droits communs et les associations. Ou encore, ils vivent dans l'institution pour un temps déterminé ou non, type foyer de vie, maisons d'Enfants, institut-médico-educatif... Or, la prévention spécialisée se distingue par le fait suivant : c'est l'éducateur qui va « aller vers » autrui, sur son territoire, dans son milieu de vie. Notre objectif est de pouvoir, par tâtonnements, patience et abnégation, créer du lien avec les jeunes du quartier qui pourrait ensuite se dériver sur un accompagnement. Au début, cette approche d'intervention sociale est déroutante puisque l'éducateur(trice) part à la rencontre des jeunes qui... n'ont pas de demandes. Alors qu'on nous répète dans les instituts de formation de travail social qu'il faut s'intéresser aux besoins et aux demandes des individus. Ainsi notre travail est donc en premier lieu de créer du lien, de montrer qu'on est la, pour eux, pour ces jeunes dans le quartier.

 

On pourrait hâtivement penser que l'éducateur de quartier est mal perçu, mal accueilli par les jeunes de quartier. Est-ce le cas dans votre travail ?

Une chose est réelle, le début n'est jamais simple. Lorsqu'on arrive la première fois sur le quartier, sans connaître son histoire, son espace, sa vie, ses habitudes, ses habitants, c'est particulièrement déroutant. La première pratique de présence sociale, ou de travail de rue, ou d'arpentage selon comment on définit la pratique d' « aller vers » est un souvenir qu'aucun éducateur(trice) n'oubliera.

En effet, on marche pendant des heures dans le quartier sans savoir quoi y faire, sans savoir où aller, qui aller voir... Puis, on commence à se rendre compte de la dynamique du quartier, comment il vit, à quelle heure il est occupé, on distingue les points stratégiques de rassemblement de jeunes... Le plus complexe est d'aller pour la première fois à la rencontre des jeunes. Mais on s'y fait rapidement si notre présence est régulière. Cependant, il faut construire sa légitimité. Certes le quartier est un espace public, mais c'est un espace qui a son histoire, ses habitudes, ses normes. En tant que personne étrangère du quartier, il faut qu'on me reconnaisse une légitimité, notamment parce que je représente une institution, la prévention spécialisée. Cette légitimité se construit avec le temps, la patience, la régularité.

En revanche, et pour répondre précisément à votre question, je n'ai jamais été mal accueilli au quartier. Certes il peut y avoir des moments compliqués pour des raisons diverses et variées (une descente de police, des violences entre jeunes / bandes...). Mais en grande majorité, et contrairement aux idées reçues, on est bien accueilli. L'écrasante majorité des jeunes que je rencontre sont polis et courtois, même lorsqu'ils se fichent de se qu'on peut leur dire ou proposer.

 

La jeunesse délinquante fait-elle partie de votre public ?

En reprenant les termes juridiques, la mission de l'éducateur de prévention est de « prévenir des phénomènes de décrochage social et faciliter l'insertion ou la promotion sociale des jeunes »2. Dans cette dynamique, on peut affirmer que les jeunes en délinquance font partie prenante de notre public. J'ai remarqué qu'il y a deux réticences chez nombre de mes collègues à assumer cette réalité : d'une part par peur d'être affilié aux politiques de lutte contre la délinquance qui privilégie l'action sécuritaire à l'action éducative. D'autre part, la peur de devoir fournir des informations confidentielles à certaines institutions, sécuritaires et politiques. Dans les deux cas, je trouve que l'on peut parfaitement assumer notre rôle dans la prévention de la délinquance avec nos propres outils et dans le respect de nos pratiques. Au contraire, c'est notre réticence à assumer ce rôle qui peut nous affaiblir, et affaiblir l'approche éducative de la délinquance. Car si les éducateurs de prévention ne le font pas, qui le fera, les marchands du sécuritaire ?

En prévention spécialisée, la dimension éducative de la délinquance se réalise par la mise en place de chantiers éducatifs, d'actions collectives, d'entretiens individuels, par notre présence sociale dans les quartiers... Or c'est un travail qui prend du temps. Infléchir des trajectoires de vie déviantes est un combat de longue haleine. Alors bien sûr, demander aux éducateurs de faire diminuer de 10 % par an la délinquance d'un quartier est absurde, leur demander d'intervenir à un endroit seulement pendant les périodes d'émeutes l'est tout autant. La création de lien ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut des mois, voire des années pour certains jeunes pour accepter cette idée.

Il faut donc expliquer ce que fait la prévention, pourquoi et comment elle le fait, sinon ce sont d'autres personnes ou/et institutions qui nous imposeront des pratiques contradictoires avec nos convictions, et l'histoire de la prévention spécialisée.

 

Deux choses, qui pourraient vous imposez des pratiques et que voulez-vous dire par histoire de la prévention spécialisée ?

Personne ne pourrait réellement nous imposer une méthodologie, mais plutôt nous imposer certaines procédures, qui seraient que le fruit involontaire de contraintes budgétaires dont personnes n'a la responsabilité. Tel que « faites toujours plus de résultats avec moins de moyens » ; « travailler en équipe alors que les seules évaluations son individuelles » ; « travaillez sur le qualitatif alors que les besoins augmentent et nous obligent à faire du quantitatif »... Regardez l’hôpital au sein desquels les infirmières ne doivent passer pas plus de 5 minutes par patients, où le quantitatif domine le qualitatif, où l'évaluation de la performance des soins y est permanente contre une éthique d'accompagnement... Ceci oblige les soignants à se concentrer bien plus sur l'efficacité du service en fonction d'objectifs de rentabilité définis par des gestionnaires, plutôt que par des valeurs profondes qui définissent l'identité même du soignant.

Malheureusement, nous progressons à cela dans le travail social. Prenons exemple sur les appels à projet qui mettent les associations en concurrence entre elles, la tarification à l'activité dans les établissements médico-sociaux calquée sur le modèle de l’hôpital, le financement à impact social qui va permettent aux banques de financer des ''projets sociaux'' avec un retour sur investissement à hauteur de 7 %... C'est un véritable marché du social qui se construit progressivement.

Au sujet de l'histoire de la prévention spécialisée, elle s'est construite sur des piliers qui constituent encore ses valeurs. Prenons comme exemple la libre adhésion du jeune qui lui permet de garder la main sur l'accompagnement qu'il peut mettre fin à tout moment. L'absence de mandat nominatif qui permet à aucune institution d'imposer au service de prévention l'accompagnement d'un jeune. Mais encore le respect de l'anonymat qui permet une confidentialité la plus complète des jeunes accueillis. L'éducateur(trice) a donc un espace de liberté conséquent dans son intervention, et celle-ci, si on ne l'explique pas, peut être difficilement visible voir incompréhensible. On arrive à des caricatures corporatistes et des incompréhensions politiques du style : « des émeutes éclatent mais que font les éducateurs ?! ». Idem pour nos pratiques, si on n'explique pas notre démarche, quel sens peut trouver par exemple un financeur, quand l'éducateur réalise une présence sociale pendant 4 heures sans croiser un seul jeune ? Il faut que nos pratiques et nos valeurs prennent sens au yeux des financeurs, des politiques et même chez nos partenaires qui parfois sont dans le flou !

Si ce travail n'est pas fait, d'une part on laisse la place aux marchands sécuritaires qui vont proposer leurs dernières nouveautés de caméra surveillance qui ne feront jamais baisser la délinquance, mais qui l'éloigneras seulement loin des électeurs, et encore plus loin des institutions de droits communs. D'autre part, si on ne crée pas notre propre régime de visibilité, le management s'en chargera avec sa dictature des chiffres absurde et aberrante.

 

Je voudrais revenir sur la délinquance, cette figure a fortement évolué depuis les années 80. Avant elle était vue comme la conséquence d'une société qui n'arrivait pas à intégrer l'individu et dont des réponses éducatives devaient lui être fournies. Aujourd'hui, le délinquant est responsable de ses actes et de ses choix, et subit des réponses plus sécuritaires et répressives. Quelle est la conséquence de cette réduction de la personne à son activité délinquante ?

Réduire la personne à son activité délinquante est une conception très réductrice de la réalité sociale. D'une part cette activité est limitée dans la vie même du jeune, d'autre part elle n'est que la conséquence de processus sociaux plus profonds. La délinquance est avant tout un lieu de socialisation, de revalorisation et de construction identitaire pour des jeunes en manque de repères. Avoir cette vision de la délinquance change radicalement les processus à leur égard, passant du répressif à l'éducatif. Au sein de la bande, il y trouve un groupe d'appartenance, avec un réseau de sociabilité, mais également des règles et des valeurs qui font sens, souvent basé sur l'honneur, la force, la réputation, et dont le quartier est un prolongement de l'identité à défendre. Ainsi, l'activité délinquante n'est qu'une simple activité parmi celles de ces jeunes, et une activité qui au sein de la bande est valorisante, ce qui renforce encore un peu plus la dépendance à celle-ci.

La délinquance est donc victime elle aussi d'une grande incompréhension, celle des mécanismes humains et sociaux qui favorisent ces parcours délinquants, ce qui réduit la personne à l'une de ces multiples formes, à ses actes sans prendre en considération que ceux-ci sont des symptômes de processus bien plus grands, tel qu'un ensemble de problèmes familiaux, scolaires, économiques, de logement et de santé...

 

Pour continuer sur les jeunes que vous accompagnez, est-ce qu'il y a un symptôme homogène ?

C'est compliqué à dire. Nous avons beaucoup parlé de la délinquance car c'est un sujet qu'il faut dépolluer de l'idéologie gestionnaire-sécuritaire. Pourtant, ce n'est qu'une minorité des jeunes que j'accompagne. Je suis ainsi en lien avec des jeunes déscolarisés, d'autres qui vivent dans des situations familiales difficiles, des jeunes qui galèrent à s'insérer professionnellement, d'autres qui subissent des violences... En fin de compte, la prévention spécialisée répond à toutes demandes de jeunes entre 12 et 25 ans. Après, nous pouvons soit orienter vers les services adaptés, et/ou soit maintenir du lien avec le jeune pour finir sur un réel accompagnement. Cependant pour répondre plus précisément à votre question, je dirais qu'il a y deux constats que je réalise régulièrement. Le premier est les difficultés, voire les violences au sein des familles, qui ont un impact énorme sur de devenir du jeune. Le deuxième est tous ces jeunes qui survivent dans cette zone de vulnérabilité comme dirait Robert Castel, cette zone d'incertitude entre la fin de la scolarité et l'entrée à long terme sur le marché du travail. Dans cette zone, l’instabilité est devenue la norme. Les jeunes vacillent entre emploi précaire et le chômage et commencent parfois leur vie professionnelle par l'inactivité. Nombre d'entre-eux sont dans des dispositifs d'insertion dès la fin de leur scolarité. Ainsi, la société renvoie à ces jeunes qu'ils n'ont pas de place dans la société, malgré 15 ans d'école, le diplôme pour certains. Et bien entendu, sous l’injonction normative de la responsabilité individuelle, le défaut d'insertion émane obligatoirement d'un défaut personnel.

 

Quelle avenir pour la prévention spécialisée ?

Comme je l'ai exprimé ci-dessus, il faut que la prévention montre ce qu'elle fait. Nos pratiques singulières doivent être connues et reconnues au risque d'être mis en péril sous la rationalisation managériale. Il faut donc créer notre propre régime de visibilité.

Aussi, il faut protéger la prévention spécialisée par la loi. Bien qu'elle soit rattachée à la protection de l'enfance dont le financement est assuré par les conseils départementaux, il n'est pas obligatoire ! Ainsi, les mairies peuvent diminuer massivement les subventions aux services de prévention, voire les faire tout bonnement disparaître Par exemple en 2013, le Conseil général de Seine Maritime a baissé de 50 % le financement, et la moitié du personnel éducatif a été licencié. D'autres départements réduisent drastiquement leurs subventions, dans le Loiret, le Finistère, les Alpes-Maritimes, le Var, le Gard... Ainsi l'heure est à la revendication ! Celle de faire du financement de la prévention spécialisée un acte obligatoire que nul département ne peut diminuer ! L'argument politique de la dépense publique trop élevée est nul et non-avenu, puisque lorsque les subventions pour la prévention diminuent, les budgets de la police, de la gendarmerie, et des systèmes de caméra surveillances augmentent. C'est donc une attaque idéologico-politique que l'on subit : la répression plutôt que l'éducation !

Ainsi les éducateurs de rue doivent monter à l’assaut contre cette idéologie absurde qui d'autant plus, ne fonctionne pas. Nous avons toujours un pouvoir, celui de la contestation et de la revendication, alors comme disait Pierre Bourdieu, l'« ''Éducateur de rue'', porte, en un sens, le pouvoir dans la rue, mais il rappelle sans cesse aux puissants le pouvoir de la rue »3.

 

1 Nom changé pour préserver l'anonymat

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000032205234&categorieLien=id

3 Pierre Bourdieu, Balazs G. (1993), « Porte-à-faux et double contrainte », in Bourdieu P. (dir), La misère du monde, Paris, Seuil p. 383-395, page 385

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.