Le réseau des régies de quartier mobilisé

Le réseau des Régies de Quartier et de Territoire s'est fortement mobilisé pendant la crise. Au plus fort du confinement, ce sont plus de 3 Régies sur 4 qui avaient maintenu une activité, un lien aux habitants, une réponse à de nouveaux besoins nés de la crise, une permanence à distance...

La pandémie du coronavirus illustre à l’excès combien les crises, quelles qu’elles soient, touchent plus durement les plus pauvres. Elle met en lumière, par contraste, ce que les solidarités locales ont produit, et combien le tissu associatif et bénévole est indispensable au quotidien des habitants de nombreux territoires.

La litanie de difficultés recensées sur les territoires les plus fragiles et relayées ces derniers jours par la presse nationale semble sans fin : logements exigus ; cantines fermées ; scolarité à distance ; transports réduits ; fracture numérique… Le simple fait de devoir payer en ligne son loyer au bailleur social peut être un parcours du combattant. A cela s’ajoutent des situations de travail instables, souvent précaires, sur des métiers peu valorisés mais critiques pour assurer la survie financière du foyer.

Nous, acteurs de terrain, bénévoles associatifs, salariés, habitants, sommes confrontés chaque jour à ces réalités, et nous nous exprimons avec la légitimité que confère une action quotidienne et ancienne de représentation des habitants, dans les grandes cités populaires, les petits quartiers prioritaires isolés ou les zones rurales. Il nous paraît indispensable de témoigner et de proposer. D’alerter et de contrer les remarques dévalorisantes et généralisatrices qui alimentent la chronique médiatique et sociale et donnent une image réductrice de ces quartiers. De valoriser les solidarités à l’œuvre, à l’initiative quelque fois des plus démunis.

Qu’observons-nous dans nos différents réseaux, quelles remontées du terrain nous font les structures ? De Carcassonne à Saint-Denis, de Billom au Mirail, en quelques jours à peine, les initiatives ont été innombrables et à la hauteur des défis à relever.

Des permanences téléphoniques, de l’accompagnement social à distance, du tutorat éducatif, des formations en webinaire : le « lien social » dont le confinement nous prive s’est réinventé le temps de la crise. Les bénévoles associatifs que l’on disait âgés et déconnectés se sont massivement convertis à la visioconférence. Les métiers ont changé. Les médiateurs numériques, pédagogues du quotidien, ont dû se réinventer pour intervenir par téléphone (la plateforme Solidarité Numérique a été mise en place pour les regrouper). Des chaînes de distribution alimentaires hier si compliquées à monter sont devenues opérationnelles en 10 jours et immédiatement indispensables. Des opérateurs de quartier ont pu toucher du doigt combien leur mission (« entretenir la ville »), oubliée mais nécessaire, était d’utilité publique et ne pouvait ni ne pourrait se faire sans eux. Des structures se sont mobilisées par centaines pour confectionner des masques, seules ou au sein du collectif Résilience, idéaux-types de ce que peut produire l’Economie Sociale et Solidaire soutenue et rassemblée.

Le confinement de tout le « superflu » a démontré a contrario où se situait l’essentiel. Et la légitimité et la capacité intacte de mobilisation du tissu associatif français nous sont apparues. Elles sont la conséquence logique de son ancrage local, de son imbrication dans « la vraie vie » et de la justesse de ses projets associatifs. Les structures les plus résilientes, les plus innovantes sont celles qui ont été portées par l’exigence du terrain et par leur projet associatif, politique, citoyen, collectif. Pour elles, la crise rappelle l’évidence : « allons aider les gens ! », disaient spontanément les salariés-habitants d’une Régie de Quartier provençale au début de la crise.

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L’urgence inédite du moment que nous vivons a aussi bouleversé les habitudes de travail et les modalités de collaboration entre acteurs. Si les associations ont pu être aussi réactives et souples, c’est parce que du côté des partenaires comme des donneurs d’ordre (Etat, collectivités, opérateurs publics, bailleurs sociaux…), les contraintes administratives ont été allégées, une plus grande confiance a été faite a priori, des réponses ont été co-construites. Démontrant ainsi la force de frappe d’un tissu associatif libéré, valorisé et mis au cœur d’une dynamique collective de territoire. La mobilisation du terrain a été plus efficace que n’importe quel dispositif public ou privé « descendant ».

Dans le monde d’après, il faudra penser à partir de cette expérience un ordre social rénové qui assumerait la reconnaissance et la revalorisation :

  • des personnes qui œuvrent pour rendre la vie au quotidien possible, et dont l’utilité publique nous a sauté aux yeux (« le prestige (étant aujourd’hui) inversement proportionnel à l’utilité sociale», selon les termes de Dominique Méda) ;
  • des associations, de leurs salariés, des bénévoles, dont les missions contribuent à maintenir le lien, donner une voix et construire des solutions concrètes ;
  • des territoires et des populations qui cumulent les difficultés, et dont nous savons que toutes les crises à venir (économique, climatique, sociale…) ne manqueront pas de toucher en premier chef.

Il serait par ailleurs risqué de ne pas voir les deux enjeux de société dont la crise a démontré l’ampleur, l’urgence et la complexité : la fracture numérique et l’accès à une alimentation saine, durable et solidaire. Sur ces sujets, les enjeux sont nationaux mais particulièrement prégnants en quartiers prioritaires et dans les territoires ruraux en difficulté. Des solutions existent, parfois méconnues, souvent trop fragiles ou trop isolées. Elles se construisent en réseau, par une mobilisation collective et une recherche première de l’intérêt public. La fracture numérique et l’alimentation saine et durable: quelles meilleures thématiques pour élaborer de futures politiques publiques exemplaires, ouvertes et ambitieuses, et démontrer que nous avons, ensemble, tiré les leçons de la crise actuelle ?

En clair, il faudra bien montrer et réaffirmer la contribution fondamentale de l’Economie Sociale et Solidaire dans ces temps de crise, en particulier sur ces territoires dont le système social et économique est contraint. Les habitants de ces territoires sont précisément ceux (routiers, agents hospitaliers, infirmiers, éboueurs, agents d’entretien…) qui ont assuré la majorité des activités maintenues, conscients de leur utilité sociale, de leur responsabilité civique, de ce qu’ils apportent à la cohésion nationale – la société devra se souvenir de cette solidarité spontanée en action.

 

 

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