Billet de blog 7 juil. 2012

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.
Abonné·e de Mediapart

Eradiquer la prostitution? Non, l'abolir

«Sous les emballages subversifs, le système prostitueur est un système fortement conservateur, une concession à l’ordre ancien où l’homme dispose, face à une femme – plus rarement un homme – qu’il prive (...) de la liberté de lui tenir tête et de dire non», affirment les signataires de cet appel à l'abolition de l'exploitation sexuelle, parmi lesquels Sylviane Agacinski, Thalia Breton, Danielle Bousquet, Nicole Castioni, Claire Quidet et Coline Serreau.

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

«Sous les emballages subversifs, le système prostitueur est un système fortement conservateur, une concession à l’ordre ancien où l’homme dispose, face à une femme – plus rarement un homme – qu’il prive (...) de la liberté de lui tenir tête et de dire non», affirment les signataires de cet appel à l'abolition de l'exploitation sexuelle, parmi lesquels Sylviane Agacinski, Thalia Breton, Danielle Bousquet, Nicole Castioni, Claire Quidet et Coline Serreau.


Dérision, accusation de « puritanisme », propos outranciers…  La levée de bouclier contre les abolitionnistes de la prostitution est à la mesure de l’enjeu : le « droit » séculaire que s’octroient certains hommes de se payer une femme – ou un homme – quand l’envie leur en prend.

Que ce prétendu droit, soi-disant le plus vieux du monde, entraîne une traite des femmes sans précédent et l’explosion d’un « marché » qui dote les proxénètes d’un pouvoir croissant, eux qui sont désormais promus au rang de chefs d’entreprise dans une partie de l’Europe, serait indifférent. Tout comme l’assignation des femmes au sempiternel statut de « putain » (encore dite « matériel » ou « matos ») avec les violences – insultes, agressions, viols – qui en sont inséparables. Surtout ne toucher à rien !

Vouloir faire reculer cette pratique archaïque relookée en job branché par le capitalisme libéral serait une « utopie » ; nous voudrions « éradiquer » la prostitution ; des termes aux relents assassins. Lutter contre le racisme ou la torture est aussi une utopie permanente et personne n’y trouve à redire. Eradiquer ? Non, abolir. L’esclavage n’a pas été éradiqué mais il a bel et bien été aboli. Aucun Etat n’oserait plus le justifier, l’organiser ou le laisser prospérer. Le même choix pour la prostitution serait une avancée de civilisation.

On nous oppose la liberté. Liberté, oui, mais liberté de qui ? « Je paye et tu t’exécutes. » Sous les emballages subversifs, le système prostitueur est un système fortement conservateur, une concession à l’ordre ancien où l’homme dispose face à une femme – plus rarement un homme – qu’il prive, en froissant un billet, de la liberté de lui tenir tête et de dire non.

Ce mot magique, liberté, brandi bien haut par les défenseurs de l’industrie du sexe (et de ses hyper profits), est censé nous faire taire. Mais il y a méprise : ce que nous combattons n’est pas le libertinage mais bien l’exploitation sexuelle ; pas la vie privée, mais le commerce de la sexualité. 

Quant à l’argument de la clandestinité, répété en boucle, il tombe à plat. C’est bien dans les pays qui ont prétendu « légaliser » la prostitution – en réalité le proxénétisme – qu’elle est devenue considérable. En Allemagne et aux Pays-Bas, les prostituées, qui refusent de porter l’étiquette de « travailleuses du sexe » et de payer des impôts, sont de fait condamnées à la clandestinité et en tant que telles pourchassées par la police. Ce qui n’est pas le cas en Suède, pays où les clients sont pénalisés, puisque les prostituées ne sont pas poursuivies.

Cette inversion de la charge pénale, mise en œuvre en Suède en 1999, ne prend son sens qu’à l’intérieur d’une panoplie de mesures concrètes et n’est pas envisageable sans elles : fin de la répression qui pèse sur les personnes prostituées, mise en œuvre d’un véritable plan social d’accompagnement à la sortie de la prostitution (vécue neuf fois sur dix comme une voie sans issue), lutte réelle contre toutes les formes de proxénétisme, mesures de prévention et d’éducation à une sexualité non sexiste et respectueuse de l’autre… Et politique volontariste et transversale pour parvenir à l’égalité entre les femmes et les hommes.

L’interdiction d'acheter un acte sexuel ne relève pas d’une lubie répressive mais d’un choix politique dicté par les textes internationaux qui mettent désormais en exergue la « demande » comme facteur essentiel dans la traite des êtres humains : Protocole de Palerme visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants (2000, télécharger en pdf), Convention du Conseil de l’Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains, dite « de Varsovie »  (2005)  appelant à des « mesures législatives, administratives, éducatives, sociales, culturelles ou autres » « afin de décourager la demande ».

 Il ne s’agit pas de mettre des hommes en prison – de plus en plus d’hommes sont à nos côtés dans le combat abolitionniste – mais de poser une nouvelle façon de vivre en société. De même que l’on ne vole pas, on n’achète pas le corps d’autrui. En Suède, les petits garçons grandissent avec l’idée que les filles ne sont pas des objets de défoulement ; que la sexualité est une affaire de désir partagé, hors de toute contrainte économique.

Nous défendons un projet de société, une Europe des droits humains et non une Europe du profit et de la marchandise. Mais aussi une certaine idée de la liberté sexuelle, qu’il est temps de commencer à décliner aussi au féminin. Soyons clairs : une société sans prostitution n’enlèverait rien à la liberté individuelle en matière de sexualité, qu’elle soit hétéro ou homo. Bien au contraire. Cessant d’être imposé par l’argent – de même que par la violence –, un rapport sexuel serait  l’expression d’une sexualité libre, y compris pour les plus précarisé-es. C’est ce qu’a magnifiquement compris notre courageuse ministre, Najat Vallaud-Belkacem, en s’engageant clairement en faveur de l’abolition.

Signataires
Sylviane Agacinsky, philosophe; Claudine Blasco, Attac; Danièle Bousquet, ancienne députée, présidente de l'Assemblée des femmes; Thalia Breton, porte-parole d'Osez le féminisme; Nicole Castioni, femme politique franco-suisse, ancienne prostituée; Sandrine Goldschmidt, A dire d'elles; Patric Jean, réalisateur; Claudine Legardinier, journaliste; Malka Marcovich, Coalition Against Trafficking in Women; Anny Poursinoff, ancienne députée EELV; Claire Quidet, porte-parole du Mouvement du Nid; Frédéric Robert, membre fondateur du réseau Zéro Macho; Maurice Ronai, chercheur; Laurence Rossignol, sénatrice, vice-présidente de la région Picardie; Romain Sabathier, militant féministe; Coline Serreau, cinéaste.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Derrière le triomphe annoncé de l’extrême droite, des élections aux multiples enjeux
Dimanche, les Italiens votent pour renouveler leur Parlement. Une élection décisive qui conclut une campagne morne mais pourrait porter l’extrême droite au pouvoir. Tour d’horizon des programmes et des enjeux. 
par Romaric Godin
Journal
La Cnil saisie d’un recours collectif contre la « technopolice »
La Quadrature du Net a recueilli les mandats de 15 248 personnes pour déposer trois plaintes contre les principaux outils de surveillance policière déployés un peu partout en France. Elle demande notamment le démantèlement de la vidéosurveillance et l’interdiction de la reconnaissance faciale. 
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Exécutif
Retraites, chômage, énergie : Macron attaque sur tous les fronts
Le président de la République souhaite mener à bien plusieurs chantiers d’ici à la fin de l’année : retraites, chômage, énergies renouvelables, loi sur la sécurité, débat sur l’immigration… Une stratégie risquée, qui divise ses soutiens.
par Ilyes Ramdani
Journal — Moyen-Orient
L’Arabie saoudite soudoie des stars des réseaux sociaux pour attirer les touristes
Le royaume entend préparer l’après-pétrole grâce aux revenus du tourisme. Pour faire la promotion des trésors touristiques saoudiens, des influenceurs des quatre coins du monde affluent par avions entiers. Avec un objectif : montrer par leurs publications Instagram que le pays s’est ouvert. 
par Yunnes Abzouz

La sélection du Club

Billet de blog
Saint-Jean-Lachalm, un village qui a réussi ses éoliennes, sans s'étriper
Saint-Jean-Lachalm, un village de la Haute-Loire qui a trouvé le moyen de ne pas s’étriper lorsque l’idée d’un champ d’éoliennes a soufflé dans la tête de son maire, Paul Braud. En faisant parler un droit coutumier ce qui, de fil en aiguille, a conduit… au chanvre.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
Les sulfureuses éoliennes de la baie de Saint-Brieuc en débat
[Rediffusion] A l’initiative d’Ensemble ! deux débats ont été organisés les 24 et 25 septembre autour du projet de parc éolien dans la baie de Saint-Brieuc. En voici le compte rendu vidéo, avec mon intervention, présentant mes enquêtes sur Mediapart, et les prises de parole de Katherine Poujol (responsable de l’association « Gardez les caps !) ou encore de Lamya Essemlali (présidente de Sea Shepherd France).
par Laurent Mauduit
Billet de blog
Le gigantisme des installations éoliennes offshore en Loire Atlantique et en Morbihan
Un petit tour sur les chemins côtiers en Loire Atlantique et en Morbihan pour décrire et témoigner du gigantisme de ces installations offshores, de la réalité de l'impact visuel, et de quelques réactions locales.
par sylvainpaulB
Billet de blog
Éolien : vents contraires !
[Rediffusion] Mal aimées parmi les énergies renouvelables, les éoliennes concentrent toutes les critiques. La région Provence Alpes-Côte d'Azur les boycotte en bloc sans construire d'alternatives au « modèle » industriel. le Ravi, le journal régional pas pareil en Paca, publie une « grosse enquête » qui ne manque pas de souffle...
par Le Ravi