2017 au lycée Maupassant

L’équipe enseignante du lycée Guy-de-Maupassant de Colombes (Hauts-de-Seine) conteste le plan de relance de l'éducation prioritaire annoncé par Vincent Peillon et demande au ministre de l'éducation « de revoir à la hausse les dotations accordées au département des Hauts-de-Seine »: ZEP ou pas ZEP, affirment les enseignants, « les mêmes problèmes de moyens se posent ».

L’équipe enseignante du lycée Guy-de-Maupassant de Colombes (Hauts-de-Seine) conteste le plan de relance de l'éducation prioritaire annoncé par Vincent Peillon et demande au ministre de l'éducation « de revoir à la hausse les dotations accordées au département des Hauts-de-Seine »: ZEP ou pas ZEP, affirment les enseignants, « les mêmes problèmes de moyens se posent ».



Monsieur le Ministre,

C’est en léger différé du futur, depuis février 2017, que nous vous écrivons. N’ayant, malgré tout, pas encore demandé notre mutation, nous sommes toujours au lycée Guy-de-Maupassant de Colombes (Hauts-de-Seine), du moins ce qu’il en reste.

Comme tous les matins, les collègues jouent leur salle à pierre-feuille-ciseau. Certains professeurs devront enseigner au grand air, les locaux n’étant pas à l’échelle de la population croissante du lycée. Nous essayons de résister à la tentation d’y envoyer systématiquement les collègues contractuels qui enseignent  simultanément le sport, les mathématiques et l’histoire-géographie. Heureusement, aujourd'hui, le soleil brille et les élèves n'auront pas trop froid. Avec un peu de chance, ils auront tous amené leur carton, matériel exigé par le nouveau règlement intérieur afin de constituer un pupitre. Dylan est absent aujourd’hui. Il est allé vendre son rein pour pouvoir remplacer le dernier ordinateur du lycée. Nous espérons qu’il en tirera un bon prix.

Encore une fois, Shérazade cherche à venir en cours alors qu’elle a déjà reçu un avertissement-présence en raison de sa trop grande assiduité. Ces élèves qui monopolisent les ressources de l'éducation nationale nous posent toujours des problèmes. Il faut dire que certains n’ont pas encore assimilé le fait que désormais les plus pauvres doivent être solidaires entre eux. Puisqu’elle ne respecte pas le règlement intérieur, elle participera pendant deux jours à l’entretien du jardin de plantes médicinales mis en place depuis que le poste de l’infirmerie scolaire n’est plus pourvu.

Demain, c’est le grand évènement de l’année. Tous les élèves qui n’ont pas eu la moyenne aux épreuves communes seront inscrits à la Grande-Traversée-de-la-Seine-Nage-Libre, dans l’espoir d’en perdre quelques uns. Nous n'avons pas d'autres choix : suite à la disparition des derniers postes d’assistants pédagogiques, nous ne pouvons plus accompagner les élèves les plus fragiles. Nous ne vous cachons pas que les élèves sont plutôt fébriles en attendant leur note.

En salle des professeurs, nos collègues d’anglais demeurent inquiets. Ce matin même, aucun élève n’a su conjuguer correctement au futur l’expression : « To find a job ». Il faut dire que l’organisation des cours de langue sous forme de chorale de quarante élèves, afin de permettre aux élèves de prendre la parole en chœur, ne semble pas jusque là porter ses fruits.

À la récréation de 10h00, l'un de nos collègues un peu sénile et à bout de nerfs nous a parlé du bon vieux temps : il nous a raconté qu'avant, les élèves bénéficiaient d'un suivi personnalisé, qu'ils pouvaient être aidés par un assistant pédagogique, que trois conseillers d'éducation assuraient le relais éducatif entre les professeurs, les élèves et les parents, et même que les cours ne se déroulaient jamais à plus de trente élèves par classe. Dans son délire, il a également affirmé que notre Zone d'Enfermement Permanente s'appelait avant une Zone d'Éducation Prioritaire. Depuis les sanitaires, le collègue de philosophie nous a fait remarquer, tout en passant la serpillère, qu’une priorité qui n’est pas respectée n’en est plus une.

Mais notre vieux de la vieille ne cesse de nous parler de 2014, année où l'équipe du lycée Maupassant a abandonné trop vite la lutte pour le maintien de sa dotation horaire globale ; année qui, selon lui, a marqué le début de la déchéance de notre lycée et d'un grand nombre d'établissements autrefois classés ZEP. Il nous a demandé de vous envoyer une lettre dans le passé, pour que vous nous accordiez les moyens nécessaires à la réussite de tous les élèves.

A présent, si vous le voulez bien, redevenons un peu sérieux, M. le Ministre. Dans une époque troublée, au cours de laquelle les quartiers populaires subissent de plein fouet les effets de la crise, dégrader les conditions d’enseignement des élèves scolarisés dans les établissements ZEP revient à les condamner à l’échec et au ressentiment. Un tel abandon risque d’être lourd de conséquences politiques dans le contexte actuel.

Votre projet d'éducation prioritaire propose 100 collèges (REP+) spécifiquement dotés car particulièrement touchés par des difficultés sociales et scolaires. Mais cela ne peut raisonnablement se faire en déshabillant d’autres établissements qui concentrent eux aussi d’importantes difficultés. Notre lycée accueillait en 2012 plus de 45% d’élèves défavorisés (contre 37% en 2006) alors que la moyenne départementale s’élevait à 26%. Or, l’établissement est touché depuis plusieurs années par des réductions de moyens tandis que ces difficultés s’accroissent. En 2013, il affichait un taux de réussite au baccalauréat général de 78,5% contre 91,9% au niveau national. Il serait téméraire d’affirmer que l’augmentation des effectifs par classe et la disparition de certains dédoublements amélioreront ces résultats.

Le lycée Guy-de-Maupassant n’est pas un cas isolé. Dans de nombreux établissements des Hauts-de-Seine, dont tous ne sont pas en éducation prioritaire, les mêmes problèmes de moyens se posent, remettant en question la réussite des élèves et plongeant dans le désarroi des équipes pourtant très investies. C’est pourquoi nous vous demandons encore une fois, Monsieur le Ministre, de revoir à la hausse les dotations accordées au département des Hauts-de-Seine.

Nous vous prions, Monsieur le Ministre, de croire en l’expression de notre attachement à un service public d’éducation permettant la réussite de tous les élèves.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.