Rythmes scolaires: attention, finances locales au bord du gouffre

S'ils sont d'accord sur le principe de la réforme des rythmes scolaires, Ludovic Bu, président de l'association Moins Vite !, et Véronique Dubarry, adjointe EELV au maire de Paris, s'inquiètent du coût de cette réforme pour les communes. Car, dans le même temps, pour financer une partie des 20 milliards d’euros de crédit d’impôt « compétitivité » accordés aux entreprises, la contribution financière des collectivités pourrait bien être multipliée par quatre. 

S'ils sont d'accord sur le principe de la réforme des rythmes scolaires, Ludovic Bu, président de l'association Moins Vite !, et Véronique Dubarry, adjointe EELV au maire de Paris, s'inquiètent du coût de cette réforme pour les communes. Car, dans le même temps, pour financer une partie des 20 milliards d’euros de crédit d’impôt « compétitivité » accordés aux entreprises, la contribution financière des collectivités pourrait bien être multipliée par quatre. 


Nous entendons les propositions du gouvernement sur les rythmes scolaires, nous entendons les inquiétudes compréhensibles d'une partie du monde scolaire, et nous leur demandons : n’auriez-vous pas oublié quelque chose ? La grande absente de ce débat nous semble la solidarité –territoriale et entre les riches et les autres– c'est-à-dire très concrètement les enfants prolos des grandes métropoles. Cette réforme est l'occasion d'un effet de ciseaux qui risque de laisser en short les déjà moins habillés.

D'un côté, il y a une réforme dont tout le monde s'accorde à dire qu'elle peut être bénéfique pour les enfants des milieux populaires. L'écologie invite depuis longtemps à ralentir. Or, depuis des décennies, les rythmes scolaires s'accélèrent, les exigences scolaires n’ont fait que croître en même temps que les savoirs. Plus les enfants des milieux populaires avancent, plus s'éloignent les objectifs qu'on leur assigne : le niveau monte et ils se noient. Plus le monde scolaire va vite, moins on les attend, comme si on voulait les perdre en route et ne laisser s'y retrouver que les enfants des bourgeoisies moyennes et grandes qui ont les bons « capitaux » financiers et culturels et arrivent à comprendre quelque chose à ce système fou.

Depuis longtemps, les écologistes appellent au petit, au sur-mesure. Comme le penseur marxiste Lucien Sève, nous nous inquiétons de la notion même de « rythmes », qui dit l'imposition sociale à tous au lieu de l'adaptation à chaque enfant comme l'ont rêvée des Illich et Bourdieu et mise en pratique les alternatives éducatives, des pédagogues anarchistes du XIXe siècle aux lycées et collèges autogérés en passant par Freinet, Montessori ou les écoles pour décrocheurs. Pour toutes ces raisons, la réforme va dans la bonne direction. Bien sûr, elle n'aura pas de sens si on ne pense pas aussi programmes à revoir, pédagogie en classe, soutien aux équipes innovantes, moyens (en autonomie, outils, finances) donnés à celles-ci pour bricoler, accueil des enfants en situation de handicap, formation des maîtres… Mais il faut bien commencer par un bout ! Voilà le premier couteau du ciseau, il monte et ce serait tant mieux si le second ne descendait pas.

De l'autre côté sont les finances locales. Le temps dégagé par la baisse de l'horaire scolaire oblige les municipalités à prendre en charge l'animation. Fort bien ! Nous ne sommes pas de ces jacobins qui pensent que seul l'Etat central peut assurer l'égalité. Au contraire : il n'est pas un objet neutre, mais trop loin des habitants – du peuple ! – et trop sous la coupe des élites scolaires et des possédants du capital : depuis toujours il défend leurs intérêts. Nous croyons que les villes – plus influençables par « les gens » – peuvent tout aussi bien « assurer » : elles l'ont montré avec la petite enfance comme les départements l'ont montré avec le handicap. Nous pensons que le secteur de l'animation – les colos, les centres aérés, l'animation périscolaire... – est à l'ascension sociale du nouveau siècle ce que l'éducation nationale fut à celle du XIXe siècle. Hier, les enfants d'ouvriers devenaient instits ; aujourd'hui, ils deviennent responsables des secteurs jeunesse des villes. Il y a des outils : les plans éducatifs locaux permettront de faire coopérer les communes, obliger à sortir du chacun pour soi. De vrais projets éducatifs permettront de réinvestir le patrimoine culturel local, valoriser le tissu associatif... Cela montrerait la vraie richesse : pas l'argent mais la culture, l'imagination, les savoir-faire et les convivialités des milieux populaires qui émergent pour peu qu'on y fasse appel.

Mais alors, où est le problème ? Au moment où est indiquée une direction, où existent les véhicules... l'Etat coupe le carburant ! Le gouvernement s’apprêterait à quadrupler la contribution financière des collectivités – de 750 millions à 4,5 milliards d'euros sur trois ans – pour financer une partie des 20 milliards d’euros que l’État offre sans contrepartie aux entreprises pour le crédit d’impôt « compétitivité ». L'Etat se désengage financièrement du handicap, de la petite enfance, des sports, de la culture... et de l'éducation. Secteurs qui, justement, pourraient soutenir la politique d'animation des communes nécessaires à la réforme des rythmes scolaires ! Pour les villes pauvres, les calculs sont vite faits : c'est au moins 20% de baisse des contributions de l'Etat sur trois ans ! Il manque donc quelque chose aux projets du gouvernement comme à ceux qui s'y opposent : l'exigence de solidarité.

Celle qui passe, entre les plus riches et les autres, par la fin de cette politique d'austérité, de cadeaux au patronat et une vraie réforme fiscale... Solidarité qui devrait aussi être entre les villes et les départements : il est paradoxal que le mouvement contre la réforme soit le plus fort à Paris, là où il y aura le plus de moyens pour la mise en place de ces nouveaux rythmes. On attend des militants et des parents qui se sont engagés qu'ils ne défendent pas « que » leur bout de gras mais s'inquiètent de ceux qui n'en ont pas : cette réforme doit être l'occasion de mettre en place un fond de péréquation spécifique des moyens financiers, préfigurant une révolution de la fiscalité locale partageant mieux les richesses entre les villes et les départements. Cette réforme pourrait être un grand pas en avant... si les finances locales n'étaient pas au bord du gouffre.

Ludovic Bu, président de l'association Moins Vite ! et habitant du 93
Véronique Dubarry, adjointe EELV au maire de Paris

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