Nos vies à la radio

Un « collectif spontané, un nous qui n'est pas communautaire mais politique et circonstanciel, un nous du moment, pas anonyme mais extensible »: ainsi se présentent Anne-Laure Bonvalot, Brice Chamouleau, Bertrand Guest et Canela Llecha, doctorants en sciences humaines et sociales, entrant dans le débat sur le mariage pour tous afin « que de nouvelles manières d’exister, radicalement égalitaires, puissent un jour advenir ». 

Un « collectif spontané, un nous qui n'est pas communautaire mais politique et circonstanciel, un nous du moment, pas anonyme mais extensible »: ainsi se présentent Anne-Laure BonvalotBrice ChamouleauBertrand Guest et Canela Llecha, doctorants en sciences humaines et sociales, entrant dans le débat sur le mariage pour tous afin « que de nouvelles manières d’exister, radicalement égalitaires, puissent un jour advenir »

 


  

Nous avons nos vies. Simples. Compliquées. Des vies comme les autres. Nous sommes aujourd’hui un sujet de conversation qui présente une particularité : ceux qui s’expriment ne connaissent pas nos vies. Nous sommes « délocutés » par la parole médiatique : elle parle de nous mais ne nous donne pas la parole. Sans nous connaître, on parle de nous comme d’une « minorité faible mais influente » (Alliance Vita). On manifeste contre nos droits, ceux que nous méritons mais aussi ceux que nous avons déjà, au nom d’arguments sur notre supposé mode de vie. On prend la peine de dire que nous ne sommes pas du tout un problème, avant de dire pourquoi nous ne méritons pas les mêmes droits que les autres. On nous refuse d’être des citoyens. C’est un peu la même chose avec nous qu’avec vous tous d’ailleurs : on veut bien de nous comme consommateurs, surtout pas comme citoyens.

Parmi nous, les hommes ne peuvent pas donner leur sang. Nous ne pouvons pas adopter. Nous ne pouvons pas former de couple qui soit suffisamment pris au sérieux pour que l’un d’entre nous soit naturalisé français. Nous ne pouvons pas constituer de communauté de biens. Nous ne pouvons pas nous marier. Nous ne pouvons pas décider de ne pas nous marier. Nous ne pouvons pas donner une existence légale à la fidélité que la vie nous fait pourtant construire et éprouver, parfois, avec un autre être humain (comme vous). Nous ne pouvons désormais même plus être les premiers à parler de nous-mêmes, à parler de nos vies.

Nous sommes parfois déjà mariés devant des autorités que nous nous sommes choisies, par dérision. Nous sommes comme ça : nous développons l’humour quand on nous refuse quelque chose qui est à tous, parfois. Comme tous les êtres humains, nous expérimentons, nous connaissons l’amour, parfois. Comme tous les êtres humains ou presque, nous connaissons nous aussi la fidélité, parfois. La confiance. La loi. Le lien. L’union. Le devoir. Le partage. On nous dit : « le mariage n’est pas qu’une question d’amour ». Mais cela aussi, nous le savons parfois aussi bien que vous, et parfois aussi mal. Nous savons qu’en matière de filiation, d’héritage et d’institution légale, ce n’est pas que d’amour qu’il s’agit. Figurez-vous que non seulement nous sommes (comme vous) capables d’amour, mais aussi de distinctions. Figurez-vous que nos histoires sont aussi subtiles que les vôtres. Dans les nôtres aussi, on trouve non seulement des sentiments et des envies, mais des promesses et des droits, du désir et des dons, des négociations et des devoirs, des principes. Parfois, nous avons des métiers. Parfois, nous avons appris des choses à l’école, ou dans la vie. Nous sommes nous-mêmes issus d’une famille, parfois composée d’un père et d’une mère. Nous sommes nous-mêmes père ou mère, parfois.

Parfois on nous dit : « en vous regardant, nous avons réalisé que vous aussi, vous êtes un couple comme les autres ». Nous nous retenons de répondre la même chose. Ce serait mal pris, parfois.

Mais aujourd’hui, on ne nous regarde plus simplement comme des mineurs, on ne nous regarde plus simplement comme un groupe de personnes différentes ou pas tout à fait normales mais tellement sympathiques et même nécessaires. On parle de nous à notre place. Alors nous prenons la parole et nous vous écrivons. Nous écrivons à tous ceux qui parlent de nous à notre place, et aux autres.

Nous ne supportons plus d’être ceux à propos de qui tout le monde peut « démocratiquement » parler pour dire tout ce qu’il croit savoir, de n’être dans ce débat que des voix secondaires, nécessairement partisanes parce que forcément communautaires. Nous sommes fatigués de ne devoir la tolérance de la société à notre égard qu’à la bienveillance des seuls sujets de plein droit, les hétérosexuels.

Nous sommes aujourd’hui l’objet de discussions enflammées, quant à savoir si l’on pourra nous démarier ou s’il faudra bien, pour une fois, nous octroyer des droits pour de vrai, pas pour jouer avec. Nous écoutons à la radio des échanges à notre sujet, des échanges dans lesquels nos vies cessent tout simplement d’exister.

Nous sommes fatigués qu’il apparaisse aux journalistes plus important de donner la parole, plutôt qu’à vous et à nous, ceux qui vivent une vie, à la soi-disant diversité des partis politiques et des « responsables » religieux. Les uns s’unissent derrière le refus de nos droits, les autres se chamaillent quant à ce qu’ils veulent bien nous concéder et quand. Nous ne croyons pas que les uns et les autres aient pris la mesure de l’intelligence qui est la nôtre, la vôtre, ni de la diversité des citoyens qui font cette république.

Vous imposez les termes du débat citoyen, fermant l’accès à sa fabrique. Vous décidez et fondez l’inaccessibilité de votre bonheur à tous. Vous nous donnez, à nous tous dont la bigarrure déborde sans difficulté sur les terres de cette forteresse dont vous assurez la sécurité, les mots pour parler de nous et de nos droits. N’ayez crainte : si vous ne vous en étiez rendu compte, voyez par vous-mêmes, votre institution n’est pas menacée. Tournez le regard vers ces autres pays qui ont légalisé le mariage et l’adoption que vous nous refusez. Pas de révolution, ni des sexes ni des genres, loin de là, rassurez-vous. Tout est calibré, muselé, dans ce débat que vous nous offrez. Vos langages sont perméables, et nous aussi, nous les vivons.

Qui peut croire à la magie du mariage comme levier démocratique ? Pourquoi notre accès au mariage mettrait-il fin, d’ailleurs, à ces agressions quotidiennes qu’il nous arrive de vivre ?

Or c’est bien là la grande falsification de votre débat. Vous vous emparez de nous, vous construisez l’objet du débat et déjà, vous nous y contraignez. Sachez que, oui, nous entrons dans l’arène, mais sans oublier jamais que ce débat est le vôtre et qu’il nous appartient de ne pas succomber aux mirages auxquels il pourrait nous faire croire : nous poursuivrons notre combat pour défaire vos idées nauséabondes lovées dans les bonnes manières et faux-semblants de nos démocraties européennes. Pour nous assurer aussi que de nouvelles manières d’exister, radicalement égalitaires, puissent un jour advenir. Pourquoi pas en France.

Vous nous contraignez à nous saisir à nouveau d'un discours binaire, entre vous et nous. Nous croyons en une égalité radicale. Mais nous ne sommes pas dupes: cette binarité est bien la règle que vous établissez pour ce que nous entendons comme un combat.

Nous sommes fatigués que vous nous perceviez comme un « lobby », comme si nous n’avions pas nos propres débats, nos propres différences, nos propres désaccords, entre amis et avec nous-mêmes. Comme si nous n’étions pas, nous aussi, tous différents.

Quand vous parlerez de nous, pensez à tout ça, parfois.

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