En France on est chez soi...

L'artiste Lazare, auteur et metteur en scène de théâtre, et sa compagnie Vita Nova, s'interrogent et interrogent Marine Le Pen : « Si cette république a pour ambition d’être le lieu de tous (la chose publique qui défend l’égalité des chances), qu’est donc cette république si elle n’est pas nous, un “ nous ” qui prend en compte ceux que la honte cloue au sol ? »

L'artiste Lazare, auteur et metteur en scène de théâtre, et sa compagnie Vita Nova, s'interrogent et interrogent Marine Le Pen : « Si cette république a pour ambition d’être le lieu de tous (la chose publique qui défend l’égalité des chances), qu’est donc cette république si elle n’est pas nous, un “ nous ” qui prend en compte ceux que la honte cloue au sol ? »

«Artiste associé» du Théâtre national de Strasbourg, Lazare se trouve ces jours-ci à Saint-Etienne (Loire), où il travaille avec la Comédie à l'égalité des chances dans les écoles nationales d'art dramatique. Il est auteur d'un « tryptique théâtral », Passé, je ne sais où - qui revient, Au pied du mur sans porte et Rabah Robert - touche ailleurs que là où tu es né, publiés aux Solitaires intempestifs et aux Voix navigables, dont les motifs principaux sont la mémoire refoulée, les trous de l’histoire de France. Au pied du mur sans porte sera présenté au Théâtre de la Ville de Paris la saison prochaine.

 


 

On naissait en France, Madame Le Pen, et on n’y pouvait rien. On songeait à devenir des scientifiques, des astronautes debout sur les toits des cités, décrivant plus de gravité que Newton ! Ce songe était une terre probablement. Nous avions des dispositions. Dans le poste de télévision se joue la désintégration. Aucun de nos vêtements ne s’ajuste à la réalité. L’abîme appelle l’abîme en dedans et au dehors. Qui sommes-nous ?

Enfant d’une femme de ménage de la république, je suis auteur et metteur en scène au sein de la compagnie théâtrale Vita nova. Notre travail, ainsi que celui de beaucoup d’autres, doit son existence à la politique publique et culturelle unique de ce pays. Dans cette exception française par ailleurs menacée d’effondrement, l’angoisse monte d’être bientôt moi-même réduit à l’état d’exception.

Marine, je vous écris avec le désir et l’audace des amants. Car je suis un amoureux de la France et à force de lui sourire je vais sembler suspect.

Si cette république a pour ambition d’être le lieu de tous (la chose publique qui défend l’égalité des chances), qu’est donc cette république si elle n’est pas nous, un « nous » qui prend en compte ceux que la honte cloue au sol ?

Ce qui arrive, ce qui est arrivé n’existe que par le récit qu’on en fait. Les vaincus se raccrochent aux mots pour que leur vie ne soit pas vécue en vain et nous manquons d’égards envers l’histoire de ceux-là qui ont aussi fait la France, de leur voix qui grouillent dans le bruissement d’une douleur. En refusant d’articuler cette douleur se diffuse une honte terrible, une tristesse qui renferme, des attroupements s’accordant sur des haines.

À la périphérie on peut entendre : la France ne m’aime pas. Pour une jeunesse pleine d’incendies, endossant l’humiliation d’un passé englouti et les stéréotypes dont le cœur souffre jusqu’à la discorde, l’espoir d’un retour au paradis perdu est un voyage qui n’est pas difficile à vendre.
Les meurtriers suicidaires sont là, ils font le travail dans les quartiers. Ils promettent une résolution du monde et des pays lointains originels.

Les champs de représentation, la séparation, ils travaillent dessus.

Le rejet, la peur, l’inquiétude, ils travaillent dessus, et ils déchargent sur l’autre leur angoisse de mort.

La fatale trompette nationale est là elle aussi, avec son dégoût de ce qui n’est pas identique, ses frontières, ses règles, tout ce qui enferme et empêche. Elle détourne le réel dans une fiction psychotique qui kidnappe l’imaginaire de Français toujours plus nombreux, nous dit-on.
Impasse et fuite et bond dans le mur.

Nous sommes les amnésiques. Et il suffit de s’habituer à cette amnésie pour ne pas déchoir à nos propres yeux. Mais les faits cachés veillent en nous comme un cauchemar.

D’où venons-nous ? Quel bateau nous a menés jusqu’ici ?

Nous avons des cotons dans la mémoire.

S’enfonce le soleil refoulé des colonies dans la pensée. C’est mon histoire, c’est la tienne aussi.

Au théâtre, comment articuler une parole qui converse avec les poings en colère, avec les fantasmes serrés dans les poings ?

Nous détenons des représentations plus puissantes que les leurs, pour faire circuler des langages, des images à la hauteur de nos vies, pour affronter le mystère de la mort en nous et traverser ensemble les abîmes et la peur du chaos, pour exercer l’œil à la complexité du monde et de ses vitraux comme une excitation joyeuse. Ensemble faisons de la compréhension un muscle que nous prenons plaisir à bander.

On peut voir dans la lune un prétexte à étrangler ou égorger ou emprisonner. Figaro, lui, montre du doigt les barbus :
« - Génies de bonne foi, transformez-moi le monde en musique !
Je me fous de ce paradis de seconde main,

L’enfer a été machiné par un autre que moi.
Plus fort que l’alcool et les rousseurs amères de l’amour !
Au-delà des larmes, au delà du sang,
Vivre, voisins, sur une seule terre ! (disait Aragon)
La beauté, elle existe, elle est vraie, elle est incontestable.
Je voudrais asseoir l’idée de beauté et l’idée de mort
Et trouver des preuves d’avenir pour satisfaire l’espérance humaine.
J’ai dans la tête des routes mouvantes, des visions contre l’extrémisme des violences. »

La jeunesse de banlieue quand elle est scolarisée va au théâtre. Public captif bon gré mal gré, ils sont là, dans les salles de notre ceinture parisienne. (Saluons la ferveur de professeurs dévoué(e)s, et les samouraïs chargés des relations avec le milieu scolaire, à Gennevilliers, Saint-Denis, Bagnolet...)

Un courant traverse les scènes du théâtre public : l’avatar du naturalisme. Un naturalisme dévitalisé, sans invisible, pâle copie de la vie, une vie blanche de centre ville, s’inspirant pour le meilleur de la série télé. Bien fait, bien joué, agréable. En toute fausse innocence, cynique parfois. Ça peut faire rire mais ça ne soulève rien. Pas de risque d’excès d’imagination poétique.

En face de nos jeunes spectateurs, la complexité pourrait être célébrée dans son trouble, rendue aimable et exciter la passion comme autant de différence interrogeant notre incomplétude.
Mais entre la scène et la salle la fosse.
Ceux d’en bas regardent ceux d’en haut.

Les civilisés ouvrent les portes de l’art aux barbares.
Nous sommes pour eux le trait de lumière et le gage d’amour, l’adorable obligeance de la culture.

Nous ne pensons pas à ceux qui manquent sur les plateaux de théâtre. (La danse et le cinéma sont loin devant nous pour l’équité des représentations sociales et culturelles.) Ne serions-nous que des voleurs d’énergie ? Il y a urgence à enlacer les voix des uns et des autres dans un éveil commun.

Lazare et Vita Nova 

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