Reconnaître le rôle de l’Europe et de la France dans les tragédies historiques

Comme le propose, ce samedi 21 mars, la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, la France et l'Europe doivent enfin apprendre des tragédies historiques et « saisir l’importance de la mémoire collective », en particulier de la traite des esclaves et du colonialisme. Par Sarah Isal, présidente du Réseau européen contre le racisme (Enar) et Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran).

Comme le propose, ce samedi 21 mars, la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, la France et l'Europe doivent enfin apprendre des tragédies historiques et « saisir l’importance de la mémoire collective », en particulier de la traite des esclaves et du colonialisme. Par Sarah Isal, présidente du Réseau européen contre le racisme (Enar) et Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran).



 

Ce samedi 21 mars est la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, proclamée par les Nations unies. Elle a pour thème cette année « apprendre des tragédies historiques pour mieux lutter contre la discrimination raciale ».

A cette occasion, il paraît opportun de se pencher sur la nécessité de reconnaître le rôle de l’Europe – et de la France – dans les violations des droits humains et les atrocités commises par le passé contre les minorités ethniques, que ce soit les personnes d’ascendance africaine, les Roms ou les juifs. Nombre des descendants des victimes de ces atrocités sont citoyens ou résidents de pays européens, y compris la France, et cette reconnaissance est cruciale pour comprendre et aborder de front les causes profondes des formes contemporaines de racisme, et pour construire une relation de confiance entre groupes minoritaires et population majoritaire.

Pourtant, bien des crimes contre l’humanité et des abus passés n’ont pas bénéficié de  reconnaissance officielle de l’ampleur nécessaire. C’est le cas notamment du génocide des Roms pendant la Seconde Guerre Mondiale qui a été jusqu’à présent largement ignoré lors des commémorations. De même, les appels à une politique de mémoire et de réparation pour la traite des esclaves et le colonialisme n'ont guère été suivis d'effets.

Le racisme a joué un rôle clé dans la traite des esclaves et le colonialisme. L’élaboration du mythe européen d’une « race » noire inférieure a légitimé les pires violences et discriminations à l’encontre des personnes noires. Même si la science a depuis longtemps discrédité ces théories de racisme biologique, l’hostilité et les préjugés envers les personnes noires continuent d’être ancrés – même inconsciemment – dans l’idée que les personnes noires sont inférieures. Les conséquences de l’esclavage et du colonialisme ont un impact considérable sur la représentation des personnes noires dans la conscience collective et les mentalités européennes, au-delà des Etats qui ont pris part activement à la traite des esclaves. Ces conséquences continuent à alimenter le racisme structurel – l’ensemble des préjugés et discriminations involontaires perpétuées par les institutions et les individus qui les composent – et la perception négative que les personnes d’ascendance africaine ont d’elles-mêmes.   On remarque des stéréotypes similaires pour d’autres groupes tels que les Roms, les juifs ou les musulmans.

Lorsque, en 1800, Napoléon Bonaparte fonda la Banque de France, il réunit autour de lui les 17 hommes les plus riches de ce temps. Parmi eux, les trois quarts étaient des négriers, des propriétaires d'esclaves, des armateurs ou de grands actionnaires de la Compagnie des Indes. En d'autres termes, c'est l'esclavage qui a financé la Banque de France, et c'est la Banque de France qui a financé l'économie française. Le sujet ne concerne donc pas seulement quelques familles de Nantes ou de Bordeaux, il concerne la France toute entière, et par-delà, l'Europe.

Au demeurant, la question n'est plus de savoir si la France doit ou non payer des réparations : elle en paye déjà. En effet, on lui fait « payer » ce passé colonial. De plus en plus, lorsque les entreprises françaises souhaitent répondre à des appels d'offre en Afrique, elles se voient préférer d'autres partenaires venant de Chine, d'Inde, du Brésil ou d'ailleurs. Ces concurrents ne sont pas toujours meilleurs que les entreprises françaises, mais ils viennent du moins de pays avec lesquels il n'y a pas de contentieux ni de ressentiment lié au passé colonial. La France ignore tout de ces raisons, qui expliquent en partie ses échecs répétés, mais c'est ainsi. Dès lors, mieux vaudrait poser une fois pour toutes la question des dommages coloniaux, y répondre de manière appropriée, afin de construire des relations saines sur une base nouvelle.

La France, ainsi que les autres Etats membres de l’Union européenne, doivent dès lors reconnaître l’empreinte profonde de ces abus historiques. Etablir des commissions de vérité, développer des ressources pédagogiques expliquant ce passé, revoir les  programmes et les manuels d’histoire utilisés dans l’enseignement, envisager des programmes de réparation, sont quelques-unes des mesures à prendre dans ce sens. Ces mesures pourraient également faire partie intégrante de stratégies européennes pour combattre les formes spécifiques de racisme, dont l’afrophobie, comme c’est le cas actuellement dans certaines stratégies nationales d’intégration des Roms. La Suède a par exemple publié un livre blanc sur les mauvais traitements et les violations des droits de l’homme infligés aux Roms au XXe siècle en Suède, qui mentionne explicitement la nécessité de reconnaître les abus passés afin de construire une société inclusive et de lutter contre les inégalités.

Plutôt que de proposer des lois visant à se dédouaner de toute responsabilité dans les abus du passé, la France et l’Union européenne doivent au contraire saisir l’importance de la mémoire collective à bras le corps. Sans cela, on ne pourra pas mettre fin à l’humiliation, aux discriminations et aux violences que continuent de subir des millions de personnes en Europe à cause de leur couleur de peau, leur origine ethnique, leur culture ou leur religion. Sans cela, on ne pourra pas non plus mettre un terme à l'impression de mépris que ressentent encore de nombreux pays, hors d'Europe, qui sont pourtant les partenaires dont nous aurons de plus en plus besoin pour entrer de plain-pied dans le monde du  XXIe siècle.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.