Dans l'enseignement, je ne serai jamais admis tant que je suis métèque

A. A., normalien, enseignant « vacataire-précaire » de nouveau recalé au concours pour enseigner les lettres modernes dans le privé, adresse une lettre ouverte au ministre de l'éducation nationale : « le métèque que je suis aurait dû s’avouer dès le départ que ces concours ne lui étaient pas destinés ! » Il vient de découvrir « que le Cafep, jusque-là ouvert aux étrangers non européens, ne l’est plus à partir de cette session 2014 ». 

A. A., normalien, enseignant « vacataire-précaire » de nouveau recalé au concours pour enseigner les lettres modernes dans le privé, adresse une lettre ouverte au ministre de l'éducation nationale : « le métèque que je suis aurait dû s’avouer dès le départ que ces concours ne lui étaient pas destinés ! » Il vient de découvrir « que le Cafep, jusque-là ouvert aux étrangers non européens, ne l’est plus à partir de cette session 2014 »


Monsieur le Ministre de l’éducation nationale,

Permettez-moi de vous faire cette confidence,

Il y a quelques mois, votre résolution à engager un grand nombre de jeunes enseignants a instillé en moi le vif espoir d’en finir avec la précarité. Loin de prêter l’oreille à vos contempteurs qui les décriaient au nom d’une rigueur salutaire, je me félicitais au contraire de vos promesses et m’y accrochais obstinément. Je traquais même vos apparitions sur les médias pour me délecter de vos déclarations prometteuses. Et comment ne pas l’oser, quand, enlisé dans le bourbier de la précarité, l’on se dit que cette fois-ci est la bonne, que bientôt trêve sera faite aux aléas des vacations et des suppléances !

Mais j’ai aujourd’hui l’impression d’en avoir un peu trop béatement exulté. Car figurez-vous, Monsieur le ministre, la sentence de votre jury, souverain comme on aime à nous le marteler, m’a encore été implacablement défavorable. Il faut dire que, cette fois-ci, elle a même été efficacement désenivrante. Car j’en ai été tellement frappé que la griserie de toute une année s’est aussitôt dissipée, laissant place à l’amère déception, à l’enrageante désillusion voire à un sentiment de culpabilité. 

Et oui, Monsieur le ministre, je me sens coupable et ai eu sûrement tort d’avoir été trop crédule. Car le métèque que je suis aurait dû s’avouer dès le départ que ces concours ne lui étaient pas destinés !

Ah, Monsieur le ministre, j’entends déjà les mauvaises langues susurrer leurs habituelles rengaines : encore un de ces damnés de la terre atteints du délire victimaire !

J’en suis probablement un, je le leur concède. Mais que ces mauvaises langues me tolèrent quand même ce droit à l’espoir, celui que j’ai entretenu lorsqu’il m’a semblé qu’un « fichu » statut de normalien, qu’un tas d’expériences d’enseignement, bien évidemment en tant que vacataire-précaire, aussi bien à l’ENS de Lyon (enseignant doctorant de 2007-2010) qu’aux Universités Lyon 2 (enseignant vacataire 2011-2012) et catholique de Lyon (2010-2012) , mais aussi à l’Alliance française de Lyon (2010-2012) et à bien des établissements du secondaire (multiples suppléances depuis 2007), me prédisposaient à l’obtention du Cafep de Lettres modernes.

Que l’on s’entende bien ; je ne prétends aucunement que ces expériences m’auraient suffi à obtenir le Cafep de lettres modernes. Car le labeur des révisions, je l’ai ai aussi éprouvé et peut-être un peu plus que d’autres lorsqu’il m’a fallu concilier mes missions d’enseignant vacataire-précaire et mes préparations de candidat.

Outre mes expériences d’enseignement, je me suis par ailleurs prêté aux exigences administratives du Cafep en suivant deux stages de responsabilités, alors qu’ils sont facultatifs.

Toujours est-il, Monsieur le Ministre, qu’en dépit de mon parcours, de mes compétences, de mon labeur, de mes publications dans le domaine de la littérature française et francophone et surtout de mon « béat espoir », c’est avec consternation et dépit que j’ai encore reçu la décision de votre jury « souverain », celle de me déclarer refusé au Cafep de lettres modernes.

Non, Monsieur le ministre, je ne vais plus me complaire dans l’illusion, celle qui alimentait mes remords à chaque fois que j’ai été recalé et qui me faisait dire : « Je n’ai sûrement  pas suffisamment préparé le concours » ; « Peu importe la valeur de mes connaissances théoriques, il me manquait la maîtrise de la forme et de la méthode ».

Car cette fois-ci, je suis davantage persuadé, Monsieur le Ministre, que ma mise à l’écart est justifiée surtout par mon statut de métèque.

M’est avis en effet que sans nationalité française et sans statut d’européen, l’accès à l’enseignement privé sous contrat est hermétiquement fermé.

Il suffit par exemple de voir la liste des admis au Cafep de lettres modernes de cette année, pour ne citer que cette discipline et cette session, pour réaliser qu’aucun admis avec un nom à consonance arabique, africaine, bref étrangère n’y figure.

Ainsi, Monsieur le ministre, j’accuse, et, ne m’en tenez par rigueur, l’hypocrisie régissant le concours du Cafep (l’enseignement privé) qui fait que l’on pouvait, jusque-là, s’y inscrire, même avec un statut d’étranger non européen, alors qu’on n’y serait jamais admis avec un tel statut.  

D’autre part, mes soupçons vis-à-vis de cette hypocrisie régissant le concours du Cafep se sont récemment affermis en découvrant, lors de ma tentative d’inscription sur les serveurs des concours, que le Cafep, jusque-là ouvert aux étrangers non européens, ne l’est plus à partir de cette session 2014. Les représentants de l’enseignement catholique ont donc, grâce à vous, Monsieur le ministre, vaincu leur cause. Ils nous excluent désormais du concours comme c’est le cas dans le public. Par contre, ils exulteront toujours à nous réduire au statut de suppléants précaires. 

Ainsi, j’accuse les représentants de l’enseignement privé sous contrat qui y sont sûrement pour quelque chose.

Mais j’accuse aussi les jurys qui participent, consciemment ou inconsciemment, à cette « ostracisation » des candidats étrangers non européens du concours du Cafep.

Et dire que dans l’épreuve d’agir en tant que fonctionnaire de l’Etat, l’on peut être interrogé sur les discriminations dans le milieu scolaire !

Bref, au moment où je vous écris ces quelques lignes, qui n’auront sûrement aucun écho positif, sachez Monsieur le Ministre que certains de mes étudiants, ceux à qui j’ai enseigné, en ma qualité d’enseignant vacataire-précaire, la littérature française, sont aujourd’hui admis et que je reste voué à la précarité, car je ne peux montrer patte blanche aux représentants de l’enseignement catholique et privé sous contrat. J’apprends que je suis encore admissible à la session exceptionnelle 2014 (et donc pour la troisième fois successive) et sais d’avance que je ne serai jamais admis tant que je suis métèque.

Quant à ma griserie, je vais ainsi la poursuivre plus prosaïquement, en sirotant quelques pintes !

Pour avoir prêté l’oreille, je l’espère, à mes doléances ou appelons cela mes jérémiades, je vous remercie Monsieur le Ministre et vous fais part de l’expression de ma haute considération.

A. A., doctorant en littérature générale et comparée, enseignant vacataire de littérature française et francophone


Boîte noire
A la demande de son auteur, cette lettre ouverte a été anonymisée le 27 juin 2014, ainsi qu'un commentaire qui contenait son nom.

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