Billet de blog 31 mai 2013

La "théorie du genre", cache-sexe de la réaction

« Lorsque Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale, explique qu'il est “ contre ” la “ théorie du genre ” – reprenant là l'expression employée par l'opposition réactionnaire – (...) l'étonnement fait place à la colère », tempête Pauline Delage, doctorante en sociologie, qui poursuit: « L'attitude du ministre alimente le discours de droite et d'extrême droite » visant à « maintenir le statu quo, voire renforcer les inégalités ».

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« Lorsque Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale, explique qu'il est “ contre ” la “ théorie du genre ” – reprenant là l'expression employée par l'opposition réactionnaire – (...) l'étonnement fait place à la colère », tempête Pauline Delage, doctorante en sociologie, qui poursuit: « L'attitude du ministre alimente le discours de droite et d'extrême droite » visant à « maintenir le statu quo, voire renforcer les inégalités ».


Que Frigide Barjot et ses comparses de la soi-disant “ Manif pour tous ” veuillent discréditer la “ théorie du genre ” : rien d'étonnant à cela. Mais lorsque Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale, explique qu'il est « contre » la « théorie du genre » – reprenant là l'expression employée par l'opposition réactionnaire – et trouverait absurde de la voir inscrite aux programmes des écoliers/ères, lorsqu'un membre du gouvernement répète les mêmes inanités que l'opposition de droite, l'étonnement fait place à la colère.

Avant de faire des déclarations publiques sur un sujet qu'il ne connaît à l'évidence pas, Vincent Peillon aurait pu lire, sous les plumes de Laure Bereni ou Bruno Perreau par exemple, que le monde académique ne parle jamais de “ théorie du genre ”, mais bien d'études sur le genre ou d'études de genre, l'usage du pluriel et du terme “ étude ” attestant de la diversité des recherches et des positionnements.

Le genre n'est en effet pas une théorie unique, monolithique, sortie de la cuisse de quelques féministes dogmatiques, c'est un concept travaillé par tout un champ d'études en France mais également dans le monde entier. Les propos du ministre relèguent ces études au domaine de la croyance – on serait pour ou contre le genre, on trouverait ça bien ou mal –, attestant d'un mépris et d'une réelle condescendance de la part d'un réprésentant d'Etat à l'égard d'universitaires, chercheurs et chercheuses, mais aussi membres du monde associatif, fonctionnaires ou encore militant-e-s qui ne croient pas au genre, mais travaillent dessus, l'analysent pour comprendre le monde social et améliorer les politiques publiques.

Le problème soulève alors des questions quant au respect de l'autonomie de la recherche : dans quelle mesure le ministre n'outrepasse-t-il pas son rôle en attestant, ou non, de la validité de recherches, construites et évaluées par des membres du monde académique ? Est-ce le rôle du pouvoir politique que de s'y ingérer en déclassant un champ de recherche dynamique sous le sceau de la croyance ? Ces déclarations ne font d'ailleurs que reproduire des débats déjà anciens, qui reflètent des clivages politiques, et dont les principaux acteurs s'opposent à la volonté de décortiquer, de comprendre et d'expliquer comment les différenciations entre hommes et femmes sont construites, le sens qu'elles ont socialement et la manière dont elles nourrissent des inégalités. Parce qu'au fond les études de genre traitent bien de cela.

Polémique entamée il y a déjà longtemps dans le milieu académique et politique, celle-ci a été ravivée en 2011 par des députés UMP voyant dans la mention du genre dans les manuels de SVT le risque d'endoctrinement de nos jeunesses. Cette année encore, les opposant-e-s au mariage pour toutes et tous, de droite et d'extrême-droite, mais toujours apolitiques selon eux, ont profité de leur médiatisation pour continuer à semer la confusion, en clamant notamment que la “ théorie du genre ”, parfois désignée dans sa version anglaise – gender – pour mieux souligner son inadéquation au contexte français, cacherait en fait la volonté de faire accepter l'homosexualité. Figurerait alors, selon la tristement célèbre Frigide Barjot, sur nos sacro-saintes cartes d'identité, la mention “ genre ”, et non plus sexe, incluant de fait l'orientation sexuelle : on n'y verrait plus homme ou femme mais hétérosexuel-le ou homosexuel-le (regarder la vidéo à partir de la 5e minute).

L'incompréhension du genre participe à créer une nouvelle figure idéologique repoussoir fondée sur une homophobie latente, parfois manifeste, et l'insupportable menace de l'égalité entre hommes et femmes. Sous la peur de l'indifférenciation entre hommes et femmes, entre hétérosexuel-le-s et homosexuel-le-s, réside en effet le maintien des inégalités. Parce que comme l'explique notamment Christine Delphy, l'opération de classement entre hommes et femmes n'a de sens que parce qu'elle permet de les hiérarchiser, d'accorder des privilèges aux hommes, de créer et maintenir les rapports de domination (1).

Si les études de genre sont en effet plurielles et diverses, il ne s'agit pas nécessairement d'invalider toute distinction biologique, mais bien de montrer quel sens elle prend, quel rôle elle joue, comment elle opère et quels en sont les effets dans des contextes spécifiques. Combattre les études de genre permet de rendre invisible, de mettre sous silence la manière dont se construisent les inégalités pour les pérenniser. Et l'attitude du ministre alimente le discours de droite et d'extrême droite qui joue un jeu idéologique dont les règles semblent pourtant claires : répandre des croyances pour discréditer les travaux, universitaires, militants, etc., et de cette manière, maintenir le statu quo, voire renforcer les inégalités entre femmes et hommes, entre hétérosexuel-le-s et lesbiennes, gays, bi-e-s et trans.

Si le ministre n'avalisait pas des propos réactionnaires, dans le cadre de l'éducation nationale, le concept de genre pourrait se révéler utile pour analyser la manière dont l'institution scolaire est un espace de socialisation qui participe notamment à reproduire des différences de jugement et d'attentes envers les filles et les garçons. S'il n'utilisait pas la fausse notion de “ théorie du genre ”, et qu'il appliquait le concept de genre aux politiques éducatives, il se rendrait compte que c'est un levier vers la lutte contre le sexisme et l'homophobie à l'école.

C'est bien parce que le genre est une question politique qu'il est sous le feu de la critique, objet des fantasmes de la droite et de l'extrême droite. Et les membres du gouvernement devraient peut-être le prendre comme tel, avec sérieux et rigueur intellectuelle, pour éviter de reprendre à leur compte des formules inadaptées et infondées construites par la droite, mais également en permettant aux études de genre de jouir du statut qui leur est dû, celui d'un champ d'études.

(1) Christine Delphy, L'Ennemi principal II, Penser le genre, Paris, Syllepse, 2001. 

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