La conscience européenne

Pour cerner l’identité européenne et construire un destin, il faut d’abord avoir conscience d’être Européen. Pour se faire, il faut prendre de la hauteur géographique et historique, et relire les bons auteurs.

En 2017, les Cercles Condorcet ont placé la cérémonie de fête de leurs trente ans sous l’égide de l’Europe. Nous avons évoqué certains de leurs travaux. C’est à cette même prise de conscience européenne qu’invitait le congrès de la Ligue de l’enseignement tenu à Lyon en 2004. « Agir et décider en citoyens d’Europe » : le titre de la résolution adoptée est explicite. Etre Français, c’est être Européen. C’est un fait qui demande à être assumé.

L’Europe et l’Union européenne

L'Union européenne en 2021. L'Union européenne en 2021.
Les Cercles Condorcet, comme la Ligue de l’enseignement à laquelle ils sont affiliés, travaillent sur l’Europe avec un esprit à la fois critique et constructif. La distinction, élémentaire, entre l’Europe et l’Union européenne est décisive. Le raccourci consistant à dire ou écrire « l’Europe » pour « l’Union européenne » est une source constante de confusion. L’Union européenne compte 27 Etats peuplés de 446 millions de personnes. Elle est née en 1957 de la réunion de six Etats au sein de la Communauté Economique Européenne. Le PIB de l’UE est le deuxième PIB du monde, derrière celui des USA, devant celui de la Chine.

La grande Europe. La grande Europe.
L’Europe compte 45 Etats, 48 si on inclut les Etats caucasiens. Elle a une superficie d'un peu plus de 10 millions de kilomètres carrés, de l’Atlantique à l’Oural. Plus de 22 millions de kilomètres carrés en incluant la Sibérie russe, de Brest à Vladivostok. Le nombre des habitants de l’Europe géographique est de 740 millions. C’est la grande Europe, comme on l’appelle souvent. Il faut aussi intégrer un autre fait : le monde compte plus d’un milliard d’Européens, en incluant les diverses populations d’origine européenne installées en Amérique du Nord et du Sud, en Asie du Nord, en Afrique du Sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande… L’ensemble de leurs descendants, qui constituent la diaspora européenne, est évalué à environ 500 millions de personnes. Bien évidemment ces personnes, dont les familles sont arrivées sur d’autres continents parfois depuis des siècles, se considèrent comme des autochtones.  L’humanité, plus de sept milliards d’êtres humains, compte 1,2 milliard d'Européens.

Les Européens dans le monde Les Européens dans le monde

Denis de Rougemont fut un universitaire, écrivain et essayiste suisse passionné par l’Europe. Ses nombreux ouvrages sont tous accessibles grâce à l’Université de Genève.  S’ils sont datés pour avoir été écrits après la deuxième mondiale, lors de la confrontation entre les USA et l’URSS, leur inspiration profonde et ses arguments restent éclairants pour les Européens actuels. Denis de Rougemont affirme avec humour et concision : « Je pense, donc j’en suis… ».

Denis de Rougemont. Europe: je pense, donc j'en suis... Denis de Rougemont. Europe: je pense, donc j'en suis...
Il développe les raisons de l’engagement européen dans sa «  Lettre ouverte aux Européens » sous forme de dilemme : 

- « Ou bien vous êtes Français d’abord et à jamais, ou Tchèques, ou Suisses, et vous croyez devoir à cause de cela refuser l’union de l’Europe. Mais un jour vous découvrirez que vous n’êtes plus réellement Français, Tchèques ou Suisses, que vous ne l’êtes plus qu’à titre honorifique, par simple routine administrative survivant aux conditions de fait, comme il arrive, car vous serez Américains ou Soviétiques par allégeance obligatoire, économique, sociale ou idéologique ». Aujourd’hui nous dirons : noyés dans la mondialisation.  

- « Ou bien vous choisissez l’union de l’Europe, et vous fondez le seul pouvoir capable de sauvegarder votre être national et régional, vos manières d’être différents, votre droit à rester vous-mêmes. En d’autres termes : si vous n’existez pas en tant qu’Européens, vous n’existerez plus, ou pas longtemps, en tant que Français, Tchèques ou Suisses. Vous serez colonisés l’un après l’autre, et insensiblement dénaturés par le dollar… ». Aujourd’hui nous dirons : soumis au capitalisme financier.

Tout le débat sur l’Union européenne, tel qu’il se déroule au sein de la Ligue, dans les Cercles, et partout en Europe, est le suivant : l’UE est-elle vecteur du libéralisme financier sans règles ou est-elle protectrice en réaffirmant la primauté des droits humains, politiques, sociaux et culturels tels qu’ils ont émergé dans l’histoire tumultueuse de l’Europe ? L’UE existe. Que souhaitons-nous en faire ?

L’esprit européen

A l’ampleur géographique de l’Europe correspond une profondeur historique. Denis de Rougement a pu intituler un de ses livres « Vingt-huit siècles d’Europe. La conscience européenne à travers les textes. D’Hésiode à nos jours ».  En 1946 il organise à Genève des rencontres internationales intitulées « L’esprit européen ». Elles rassemblent la fine fleur des intellectuels de l’époque : Georg Lukacs, Stephen Spender, Georges Bernanos, Jean Wahl, Karl Jaspers, Jean Guéhenno… En quoi cet esprit européen fonde-t-il nos libertés politiques, sociales et culturelles ?

Marguerite Yourcenar. Elle commence à travailler sur la biographie de Hadrien à 21 ans. "Refaire du dedans ce que les archéologues ont fait du dehors". Le livre sera publié 27 ans plus tard. Marguerite Yourcenar. Elle commence à travailler sur la biographie de Hadrien à 21 ans. "Refaire du dedans ce que les archéologues ont fait du dehors". Le livre sera publié 27 ans plus tard.
Entre mille auteurs possibles, nous lirons une des plus brillantes et des plus profondes : Marguerite Yourcenar. Ses « Mémoires d’Hadrien » font partie des chefs d’œuvre de la littérature européenne. En voici un extrait, qui donne à sa façon une définition de l’esprit européen. Hadrien : « Humanitas, felicitas, libertas (Humanité, bonheur, liberté): ces beaux mots qui figurent sur les monnaies de mon règne, je ne les ai pas inventées. N’importe quel philosophe grec, presque tout Romain cultivé se propose du monde la même image que moi… Je me félicitais que notre passé fut assez long pour nous fournir d’exemples, et pas assez lourd pour nous en écraser; que le développement de nos techniques fut arrivé à ce point où il facilitait l’hygiène des villes, la prospérité des peuples, et pas à cet excès où il risquerait d’encombrer l’homme d’acquisitions inutiles; que nos arts, arbres un peu lassés par l’abondance de nos dons, fussent encore capables de fruits délicieux. Je me réjouissais que nos religions vagues et vénérables, décantées de toute intransigeance ou de tout rite farouche, nous associent mystérieusement aux songes les plus antiques de l’homme et de la terre, mais sans nous interdire une explication laïque des faits, une vue rationnelle de la conduite humaine ».

A nous d'agir et de décider en citoyens d'Europe... 

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