Les controverses d’un Village français/Médiapart : entretien croisé entre les historiens Renée Poznanski et Jacques Sémelin, mené par Sébastien Ledoux.

 

1. Sébastien Ledoux : Nous sommes en octobre 1940. La directrice de l’école de Villeneuve, Judith Morhange, est révoquée parce que juive. Jacques Sémelin, dans quel contexte politique et idéologique intervient une telle décision ? On ne note aucune réaction de la population de Villeneuve. Peut-on généraliser ce cas à l’ensemble des français ?

Jacques Sémelin : Nous sommes alors dans le contexte stupéfiant de la défaite militaire de la France en mai-juin 1940. Les évènements se sont succédé à une vitesse ahurissante: invasion éclair du pays par la Wehrmacht,  suivie du sauve-qui-peut général de la Débâcle (fuite de plusieurs millions de civils vers le sud), arrêt des hostilités après la demande d’Armistice du maréchal Pétain. Cette déclaration provoque le soulagement d’une population terrorisée. Mais ses conséquences politiques, financières, économiques sont désastreuses. En quelques semaines, la France vient de vivre la page la plus tragique de son histoire au XXe siècle. Comme Etat-nation, son unité territoriale est détruite, le pays étant partitionné en plusieurs zones : interdite, occupée, « libre ».

Hitler a l’intelligence stratégique de laisser se constituer à Vichy (en zone libre) un gouvernement qui entend « collaborer » avec lui tout en s’affirmant « patriote ». Ce gouvernement  institue aussitôt une politique antisémite d’état qui ne peut que satisfaire l’occupant nazie. Parmi ses premières mesures, Vichy impose nombre d’interdictions professionnelles contre ceux qui sont  désormais « regardés comme juifs » (statut du 3 octobre 1940). Elles frappent plus particulièrement des enseignants (0,5%). Parmi ces révoqués, 72% enseignent dans le primaire comme Judith Morhange.   Apprenant leur exclusion, ils se retrouvent dans des situations très précaires. Pour survivre, ils doivent se débrouiller, sachant parfois pouvoir compter sur l’aide d’amis, voisins ou collègues (ce dont le film ne parle pas).

La promulgation de ce Statut ne suscite aucune protestation publique. Dans cette période, la population est démoralisée: le ravitaillement alimentaire est déjà un problème et plus d’un million d’hommes sont désormais prisonniers en Allemagne. Cette non-réaction au statut du 3 octobre vaut-elle approbation de l’opinion qui serait hostile aux juifs ? Nul doute que l’antisémitisme soit une réalité en France. Mais dans quelle proportion ?  Dans ce contexte si pesant de l’automne 40, caractérisé par l’abattement général de l’opinion, l’historien se doit de réserver son jugement. L’idée est certes alors répandue qu’il  existe un « problème juif». Mais comme l’écrit un rapport des Renseignements généraux à la même époque : « on commettrait une grave erreur en prenant le silence actuel pour une adhésion tacite ou une approbation ».

2. Sébastien Ledoux : L’un des personnages principaux de la série, Albert Crémieux, juif et chef d’entreprise, s’engage dans la résistance gaulliste auprès avoir été victime de l’aryanisation de son entreprise en 1941. Selon vous Renée Poznanski, est-ce un type de trajectoire que l’on retrouve ? Que sait-on aujourd’hui du rôle des Juifs dans la Résistance française ?

Renée Poznanski : Permettez-moi de commencer par votre dernière question. Lorsqu’on évoque le rôle des Juifs français dans les organisations de la Résistance, on est immédiatement suspecté de récupération idéologique. Car, c’est un fait, les nombreux Juifs qui se sont engagés dans l’un des mouvements ou ont rejoint Londres - on pense par exemple à Marc Bloch, Daniel Mayer, Leo Hamon, Raymond Aron, Jean-Louis Crémieux-Brilhac ou Jacques Bingen – se sont engagés à titre individuel, en tant que Français, au nom des intérêts de la France et pour libérer leur patrie. Ils ont souvent enfoui profondément en eux leur origine juive, soucieux d’être perçus comme des résistants français, dont l’engagement n’était pas motivé par leur origine.

Or, les Juifs ont été très nombreux dans toutes les composantes de la Résistance française. Ils y occupaient également des places de direction, souvent parce que leur engagement avait été particulièrement précoce, ce qui leur conférait une autorité et un prestige que les « nouveaux » n’avaient pas ; ainsi de Jean-Pierre Lévy à Franc-Tireur. Il y a bien des enseignements à tirer de cet engagement proportionnellement important, dont la signification en tant que phénomène collectif reste à étudier. Il témoigne d’abord de l’existence, du temps de Vichy, d’une société alternative au sein de laquelle les Juifs jouissaient des mêmes droits que dans la France d’avant-guerre. On peut noter également que cet engagement individuel, au nom des intérêts de la France, se situe dans la continuité directe des modes de comportement politique des israélites français dans les décades qui ont suivi la loi d’émancipation de septembre 1791. On sait enfin qu’ils ont souscrit à la « convention de silence » (l’expression est de Raymond Aron) que la société résistante leur imposait implicitement et qu’ils n’évoquaient le sort particulièrement cruel subi par les Juifs, en France ou, après leur déportation, que dans un cercle restreint, le plus souvent familial.

Albert Crémieux dans Le village français est, je pense, représentatif, mais avec des limites. Il y a eu des Juifs qui se sont engagés à la suite de l’application d’une loi antisémite ou une autre. Mais cela n’a pas été une motivation essentielle pour une grande partie des Juifs dans les différents mouvements français, comme j’ai essayé de l’expliquer plus haut. Les Juifs, français ou étrangers, qui ont voulu agir contre la persécution, ont rejoint les organisations juives de résistance – communistes, sionistes ou celles qui se sont spécialisées dans l’aide aux Juifs, puis leur sauvetage clandestin. Par ailleurs, s’il est vrai que la famille de ces Juifs résistants était vulnérable et que leur arrestation pouvait servir de moyen de pression pour les pousser à trahir leurs camarades, je ne connais pas de cas de ce genre. J’avoue que j’ai donc été un peu choquée du choix d’un résistant juif pour illustrer une trahison, même si sur le plan dramatique – et nous sommes à la télévision – la situation décrite est « prometteuse », puisqu’il trahit après avoir été soumis à un dilemme impossible.

3. Sébastien Ledoux : Logiques d’obéissance administrative suite à l’accord passé entre Vichy et l’Allemagne, arrestation des Juifs étrangers, sort des enfants, fonctionnaires zélés mais aussi réticences d’un policier et du maire de Villeneuve Daniel Larcher. Cette séquence vous parait-elle bien résumer les conditions dans lesquelles les arrestations de Juifs se sont déroulées en France au cours des grandes rafles de l’été 1942 ?

 

Renée Poznanski : S’il fallait répondre par oui ou par non à cette question, alors ce serait oui. Oui d’abord parce que les instructions émanant du secrétaire général à la Police, René Bousquet, ne laissaient aucune place aux tergiversations. Oui parce que l’administration a suivi partout ; également parce que l’idée qu’il fallait « renvoyer chez eux » ces Juifs étrangers qui « ont envahi la France » dans les années trente était bien partagée. Des chiffres fantaisistes avaient circulé dans l’avant-guerre et ils avaient marqué les esprits. Oui, bien sûr, car en montrant aussi bien des fonctionnaires zélés qu’un policier ou un maire réticent, on ne risque pas de se tromper – zèle et réticence se sont clairement côtoyés.

Cela dit, on pourrait ajouter les remarques suivantes. Plus on montait dans la hiérarchie administrative ou policière et plus le zèle prenait le pas sur les réticences. Cette règle se vérifie également en ce qui concerne les enfants, puisque c’est Vichy qui a proposé aux Allemands de les déporter avec leurs parents et que c’est la vision d’enfants arrêtés ou arrachés des bras de leurs mères qui a provoqué un mouvement d’indignation dans l’opinion, dont plus on était bas dans la hiérarchie, plus on était proche. Mais durant l’été 1942, au-delà du zèle ou des réticences, c’est le fonctionnement efficace de la machine à arrêter et déporter qui reste le fait le plus marquant.

 

Jacques Sémelin : S’agissant du bilan de la Shoah, l’année 1942 est la pire : sur les 74150 juifs déportés depuis la France,  42 000 le sont durant cette période, soit 56 % d’entre eux. Après l’introduction du port obligatoire de l’étoile jaune en zone occupée (Vichy s’y oppose en zone libre), les nazis  exigent l’arrestation massive de juifs en vue de leur déportation. Dans le cadre des accords Bousquet-Oberg (juillet 1942), Vichy s’engage à faire arrêter  40 000 juifs étrangers dits « apatrides «  (Polonais, allemands, autrichiens….) et à les « livrer » à l’occupant : 30 000 de zone occupée et 10 000 de zone libre. Les juifs français, appelés à l’époque  «Français  israélites », ne sont pas visés : ils sont donc « non déportables », du moins en théorie.  

Ne disposant pas du personnel nécessaire, l’occupant doit s’appuyer sur la police et la gendarmerie françaises pour procéder à ces arrestations.  Celles-ci se préparent à partir de fichiers et le terme de « rafle» sur la voie publique  est par conséquent impropre.  En zone occupée, la « collaboration »  est contrainte du fait de la convention d’Armistice (Article 3) qui place de facto les administrations de l’occupé sous le commandement de l’occupant.   Mais  en ce cas, Vichy a proposé de lui-même de mobiliser ses forces de l’ordre. Et rien ne l’oblige à livrer les 10 000 juifs de zone libre placés sous sa responsabilité directe. C’est l’antisémitisme de ce gouvernement et sa xénophobie qui le conduit à prendre une telle décision, Laval déclarant  au conseil des Ministres vouloir se débarrasser de  « ces déchets » (3 août 1942). Rien ne l’oblige non plus à livrer les enfants que les Allemands ne lui réclament pas : enfants français puisque nés en France de parents étrangers  venus solliciter l’accueil de ce pays.

Les policiers de Villeneuve n’ont aucune marge de manœuvre pour refuser d’obtempérer aux ordres sauf à y désobéir. A l’échelle individuelle, il est certain que l’arrestation de ces familles a suscité des cas de conscience chez des fonctionnaires et des maires. Des policiers ou gendarmes ont pris parfois le risque d’aller prévenir les personnes qu’ils devaient arrêter, pour leur permettre de fuir. Le cas le plus remarquable est celui des policiers de Nancy dont Edouard Vigneron, chef du service des étrangers, et quatre de ses collègues, ont reçu le titre de « Juste ».

4. Sébastien Ledoux : La série adopte un point de vue exclusivement local mais évoque à plusieurs reprises le camp de Drancy et les déportations vers la Pologne comme dans cet extrait. Que peut-on dire aujourd’hui sur cette question récurrente des connaissances de l’époque sur la vie dans les camps de transit d’une part et sur la politique d’extermination à l’encontre des Juifs d’autre part.

 

Jacques Sémelin : Ne confondons pas les antisémitismes des nazis et de Vichy. Le projet de destruction des juifs européens naît au cœur de l’Allemagne nazie, pas en France. Au début de l’été 1942, cette entreprise délirante gagne l’Europe occidentale. Pour autant, l’objectif des dirigeants français n’a jamais été l’extermination des juifs. Relayant les idées de l’extrême droite des années 1930, Vichy veut réduire la supposée «influence juive » dans la nation française, non les assassiner. C’est pourquoi les nazis doivent faire pression sur ce gouvernement pour l’impliquer dans leur logique exterminatrice.

On sait pourtant à Vichy qu’ordonner l’arrestation massive de ces étrangers juifs, transférés ensuite à Drancy, revient à les condamner à de terribles souffrances. Gardés par des gendarmes français, ce camp d’internement, d’abord comparable à ceux de Pithiviers ou Beaune la Rolande, devient à l’été 1942 le principal centre de transit des juifs déportés vers l’Est. Sous commandement direct SS à partir de l’été 1943, ce nom de Drancy est vite connu des juifs, en premier lieu à Paris. Il suscite angoisse et terreur. Sur les 74 convois partis de France, 62 viennent de Drancy.

Les dirigeants français n’ignorent pas davantage que ces internés sont déportés dans des conditions effroyables, et que des dizaines de milliers de juifs ont été massacrés en Pologne. Autant dire qu’ils ont conscience de condamner ces déportés (y compris les enfants) à un destin quasi mortel, même s’ils ignorent l’existence des chambres à gaz.

Qu’en sait l’opinion ? En juin 1942, la BBC a certes annoncé que 700 000 juifs ont été assassinés par les nazis. Mais peut-on la croire ? Des tracts communistes n’hésitent pas à parler d’extermination des juifs à l’Est. Mais n’est-ce pas aussi de la propagande ? Si  des Français sont émus, c’est d’abord à cause de ce qu’ils voient de leurs propres yeux : l’extrême brutalité avec laquelle des gendarmes arrêtent des familles entières. Au pire moment de ces arrestations-déportations, les mots de l’archevêque de Toulouse, Jules Saliège, se font les porte-paroles de cette réprobation silencieuse : «Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d'une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle […] Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes, les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes, tout n’est pas permis contre eux » (23 août 1942). Dommage que le film n’en fasse pas mention.

Renée Poznanski : C’est là une question extrêmement complexe. Il convient d’abord de définir qui est le « on » qui savait quoi. Pour les Juifs, le nom de Drancy – le principal camp de transit vers les camps de la mort – évoquait une menace terrible depuis la transformation de la Cité de la Muette en « camp des Juifs » en août 1941. Ceux qui ont participé d’une façon ou d’une autre aux rafles de l’été 1942 ou à l’organisation des convois ou tous ceux qui s’interrogeaient sur la destination des Juifs arrêtés connaissaient aussi l’existence du camp de Drancy. C’est le cas des policiers que l’on voit dans cette séquence. Mais c’est après l’été 1943 que ce nom a été synonyme d’horreur au sein d’un public beaucoup plus large.

Les connaissances sur la destination des convois de déportés sont évidemment très difficiles à évaluer et, là encore, certains étaient plus informés que d’autres. Par ailleurs, une chronologie très fine est absolument essentielle pour répondre à cette question. Enfin, « savoir » peut avoir des significations très différentes ; on peut savoir intellectuellement et ne pas assimiler l’information, surtout une information aussi épouvantable que le massacre systématique de toute une population. Ces remarques étant faites comment résumer – de façon nécessairement schématique – l’état des connaissances à cette époque sur le sort des Juifs déportés ?

À l’antenne de la BBC en français, c’est à la fin du mois de juin 1942 que des premières informations sur le massacre de 700 000 Juifs en Pologne ont été diffusées, sur la foi de renseignements communiqués par le Gouvernement polonais en exil. Six mois plus tard, (le 17 décembre 1942), onze gouvernements alliés et le Comité de la France Libre dénonçaient un plan d’extermination systématiquement appliqué à tous les déportés juifs. La BBC donna un relief particulier à ces informations, suivant en cela une instruction britannique. On sait la popularité de ces émissions venues de Londres. Mais est-ce à dire que ces informations ont été prises pour argent comptant ? On notera qu’elles n’ont été relayées par aucun journal clandestin, à l’exception de la presse communiste juive et Témoignage Chrétien (dans un numéro de mars 1943).

Les autorités de Vichy ont été alertées à plusieurs reprises par le Consistoire central ou les organisations humanitaires qui s’efforçaient de mettre un frein aux déportations. Elles disposaient de suffisamment d’éléments d’information pour comprendre que la plupart des Juifs déportés partaient à la rencontre d’une mort quasi certaine. Mais, une fois les Juifs remis entre les mains des Allemands, elles considéraient que ce n’était plus de leur ressort. En somme, Vichy ne voulait pas savoir.

Les organisations juives en revanche s’interrogeaient sans relâche, mais peinaient à croire à une horreur aussi systématique et se raccrochaient au moindre espoir, au moindre indice qui contredisait le tableau général. Seuls les journaux clandestins publiés par les organisations communistes juives dénoncèrent systématiquement à partir de l’automne 1942 « l’abattoir de Pologne » et accumulaient les détails (parfois contradictoires) sur l’extermination systématique des Juifs venus de tous les pays occupés. Reste à s’interroger sur l’impact de ces informations et la réponse à cette question ne peut être qu’individuelle. Certains ont cru, d’autres non.

5. Sébastien Ledoux : Aides aux passages en zone libre ou en Suisse, caches, la série présente plusieurs situations où des Juifs bénéficient de protections. Elle témoigne en cela d’une nouvelle approche historiographique qui met en avant l’importance des actes de sauvetages réalisés par la population civile pour expliquer que 75% des Juifs ont pu échapper à la déportation en France, soit une proportion beaucoup plus importante que dans d’autres pays européens occupés[1]. Y aurait-il finalement une singularité française qui viendrait fortement nuancer le constat d’un « antisémitisme populaire » établi par Michael Marrus et Robert Paxton en 1981[2] ? 

Renée Poznanski : Vous évoquez une nouvelle approche historiographique, mais ne s’agit-il pas plutôt d’un retour – sous une autre forme, bien sûr – aux représentations réconfortantes qui ont prévalu après la Libération du pays. Vichy n’aurait représenté au fond qu’une minorité de Français qui, étant au pouvoir, avaient un pouvoir de nuisance considérable, mais la grande majorité du peuple français n’aurait pas démérité. Serge Klarsfeld a été le premier à appliquer cette idée à la persécution des Juifs : 25% des Juifs de France ont été exterminés grâce à la complicité de l’État, mais 75% d’entre eux ont été sauvés grâce à l’aide de la société, écrit-il au début des années 80. Le Président Jacques Chirac s’est emparé de cette idée lors de son discours de 16 juillet 1995 dans lequel il reconnaît officiellement la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France. Il n’y a rien de nouveau donc dans cette « nouvelle » historiographie.

Mais revenons à l’histoire. D’abord, chaque pays d’Europe était singulier à de multiples égards pendant la guerre : type d’occupation ou de collaboration, importance stratégique, économique et géopolitique aux yeux des nazis, marge d’autonomie accordée au gouvernement local, topographie géographique, traditions culturelles et notamment le rapport à la fameuse « question juive » qui avait été tant discutée dans les années trente dans tous les pays d’Europe, priorités des nazis dans l’application dans chacun de ces pays de la « solution finale de la question juive », nombre de Juifs étrangers par rapport au nombre de Juifs originaires du pays, profondeur de l’intégration dans la société locale et tant d’autres facteurs.

Par ailleurs, tous les rapports d’opinion de l’époque (sans exception, et ils sont très nombreux), émanant même d’éminents chefs de la Résistance font état d’un paradoxe : la population reste majoritairement persuadée qu’il existe un « problème juif » qu’il faudra bien résoudre, la propagande allemande aurait même renforcé l’antisémitisme populaire déjà présent avant-guerre, mais la barbarie allemande qui s’est révélée dans l’horreur des arrestations massives de Juifs et leur déportation a indigné les Français.

De plus, le sauvetage des Juifs a été pris en main exclusivement par les organisations juives de sauvetage, aidées par des organisations humanitaires et par une partie de la population. Pour la Résistance organisée, sauver des Juifs était certes louable, mais cela n’était pas considéré comme un acte de résistance. La presse clandestine des mouvements a été très discrète (pour ne pas dire quasiment silencieuse) sur la persécution des Juifs, à l’exception de 3 à 4 mois entre l’été et l’automne 1942. Localement pourtant, et notamment près de la frontière franco-Suisse, les organisations locales de résistance ont aidé les organisations juives. Mais l’aide essentielle est plutôt venue d’institutions religieuses, soutenue par une partie de leur hiérarchie. Le cas du village protestant du Chambon sur Lignon est bien connu. En outre, il est incontestable que certains Français ont aidé des Juifs à se cacher. Les témoignages abondent – ils proviennent de ceux qui ont été aidés. Les Juifs qui ont été dénoncés ne peuvent pas témoigner, car ils ont été déportés et exterminés. Une population – la population française comme les autres – est diverse. On y trouve le pire et le meilleur, et ce fut le cas sous l’occupation en France.

S’il est vrai que le taux de Juifs qui n’ont pas été déportés (parler du nombre de Juifs qui ont échappé à la déportation est trompeur), est plus important que dans d’autres pays d’Europe occidentale, c’est dû à une multiplicité de facteurs. On pourrait par exemple insister sur le rôle joué par la zone d’occupation italienne (à l’est du Rhône) qui, de novembre 1942 à septembre 1943, a constitué une zone de refuge pour des milliers de Juifs traqués. Le temps ainsi gagné et la fin de la guerre qui se profilait à l’horizon avec une défaite allemande devenue plus que probable ont eu une influence considérable sur l’évolution des esprits dans la société, la prise de conscience des enjeux du sauvetage (dans les organisations juives), le zèle à collaborer aux différents échelons administratifs. La zone d’occupation italienne a également constitué un espace de quiétude grâce auquel les organisations juives de sauvetage ont pu se structurer et affiner leurs méthodes.

Mais de tous les facteurs qui permettent d’expliquer le taux de Juifs qui n’ont pas été déportés, les priorités allemandes sur le territoire français reste le plus important. À la Libération, 30 000 Juifs vivaient légalement à Paris, l’étoile jaune cousue sur leur vêtement. Si les Allemands avaient décidé d’employer les moyens nécessaires à leur arrestation, les chiffres auraient été différents.

Jacques Sémelin : Comment en effet comprendre que les trois-quarts des juifs soient toujours en vie en France en 1944, soit environ 220 000 personnes restées sur le territoire national ? L’action des Justes (ils sont 4000 à être reconnus), si admirable fut-elle, ne permet pas de l’expliquer. Le rôle des organisations de sauvetage surtout juives et chrétiennes, pas davantage : elles auraient sauvé au plus quelques 10 000 personnes (surtout des enfants). Les journaux, y compris la presse clandestine, peuvent certes parler d’un «problème juif». Mais Marrus et Paxton n’ont-ils pas exagéré la virulence de l’antisémitisme? Des historiens comme Aser Cohen et Pierre Laborie ont vivement critiqué leur interprétation. On a aussi beaucoup exagéré la délation antisémite dont Laurent Joly montre qu’elle demeure un phénomène marginal (même si celle-ci subsiste jusqu’à la fin).

Les nouveaux travaux soulignent la capacité des persécutés à se sauver eux-mêmes à travers diverses tactiques d’esquive et de fuite de leur persécution. Mais celles-ci ne pouvaient réussir que si la population non juive restait solidaire voire complice de leurs efforts. A cet égard, l’été 1942 est un tournant : la brutalité des arrestations choque l’opinion et suscite en réaction des formes diverses d’entraide spontanée pour que les victimes échappent à l’arrestation.

Des facteurs plus spécifiques à la France sont à prendre en compte : la taille et la nature de son territoire plus propice à la cache (qu’en Belgique ou en Hollande), l’existence d’une « zone libre » où les deux-tiers des juifs se sont rendus, son héritage républicain : les juifs français assimilés disposant de plus de ressources sociales (ils sont 90% à s’en sortir) et Vichy les considère comme « non arrêtables ».

Soulignons le poids déterminant du politique et de l’international. A l’été 1942, la protestation de quelques évêques est suffisante pour dissuader Vichy d’aller trop loin dans sa collaboration à l’arrestation des juifs étrangers (ce sur quoi Serge Klarsfeld a toujours insisté). Les nazis ont infléchi leurs «ambitions» en France  (projet de déportation de 100 000 juifs réduits à 40 000 en 1942) puis échouent en 1943 à  obtenir de Pétain la dénaturalisation d’environ 50 000 juifs d’origine étrangère (devenus Français depuis 1927). Bien que le cours de la guerre soit désormais défavorable à Berlin, les nazis s’obstinent à la chasse aux juifs, secondés en cela par les collaborationnistes français. Heureusement que le Débarquement allié réussit en Normandie, car le bilan de la Shoah aurait pu être plus lourd.

Une multiplicité de variables permet ainsi d’expliquer le taux élevé de survie des Juifs en France, lequel ne tient pas seulement à des actions intentionnelles de sauvetage/auto-sauvetage. Affirmer que  les trois-quarts des juifs ont été « sauvés » en France apparait comme une expression impropre. Il est plus juste de dire qu’ils y ont survécu.


[1] Voir l’ouvrage de Jacques Sémelin, Persécutions et entraides dans la France occupée. Comment 75% des Juifs en France ont échappé à la mort, Paris, Seuil, 2013.

[2] Michael Marrus et Robert Paxton, Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981. Le livre vient d’être réédité dans une version enrichie avec une nouvelle préface en 2015.

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