Psychophobie : quand le handicap se transforme en insulte

Nous avons reçu des mails d’abonnés choqués de voir les mots « autiste » ou « schizophrène » utilisés comme des insultes dans les fils de commentaires. Pour les personnes en situation de handicap mental, leurs parents, amis et collègues, cet usage impropre visant à disqualifier certains est violent et doit cesser.

Nous avons reçu des mails d’abonnés choqués de voir les mots « autiste » ou « schizophrène » utilisés comme des insultes dans les fils de commentaires. Pour les personnes en situation de handicap mental, leurs parents, amis et collègues, cet usage impropre visant à disqualifier certains est violent et doit cesser.

Cette réflexion suit son cours également au sein de notre rédaction, pour choisir le vocabulaire le plus inclusif possible.

« Autiste », le nouveau « trisomique »

Dans les années 1990, à la télévision comme dans les cours de récré, il était courant d’utiliser « mongolien » ou « trisomique » comme insulte. Faire référence à une maladie génétique pour se moquer de quelqu'un faisait partie du langage courant. Il faut dire qu’entre blagues racistes, sexistes et discriminantes, les 90’s furent une décennie placée sous le signe du bon goût, où la subtilité le disputait à l’intelligence.

Depuis quelques années, elles ont fait place à « autiste » ou « schizophrène ». On se souvient en 2017 de la déclaration toute en finesse de François Fillon « je ne suis pas autiste », qu’il répéta trois fois (au cas où l’on n’aurait pas bien compris que c’était stupide dès la première occurrence).

Ces choix de vocabulaire relèvent de la psychophobie : la discrimination à l’encontre des gens qui ont ou sont censés avoir un trouble psychique.

Les personnes souffrant de trouble psychique sont déjà exclues de la société. L’accès à l’éducation n’est pas garanti, celles qui arrivent à être scolarisées sont souvent harcelées, l’accès à l’emploi est encore plus rare. L’emploi de ces mots comme insultes n’est pas anodin ; il témoigne de la prégnance des clichés discriminants envers les maladies psychiatriques dans la société.

Il révèle et alimente le système validiste dans lequel nous évoluons : une société qui « 
peine à s’adapter pour accueillir tous ses membres car elle reste conçue pour un individu standard, modèle purement imaginaire, exempt de toute fragilité », écrit Anne-Sarah Kertudo.

La psychiatrisation comme attaque ad hominem 

Le Larousse précise qu’au sens figuré, l’autisme est un « déni de réalité qui pousse à s’isoler et à refuser de communiquer, et, particulièrement, d’écouter autrui ».

Ainsi utiliser « autiste » en guise d’insulte revient à reprocher à quelqu’un d’être borné, de vouloir rester enfermé dans son monde. Ce qui ne décrit pas en quoi consiste réellement l’autisme – en plus du tort causé par ricochet aux personnes concernées, transformant l’autisme en étiquette disqualifiante.

Selon une étude de l’Ifop, « un peu plus d’un Français sur dix affirme avoir déjà traité quelqu’un d’autiste (12 %), utilisant ainsi ce trouble afin de moquer ou d’insulter un tiers. Mais il est plus inquiétant de voir que les 18-24 ans sont plus du double à reconnaître l’avoir déjà fait (29 %) ».

Le mot « schizophrène » est largement employé pour décrire quelqu’un qui aurait deux personnalités distinctes. Comme pour l’autisme, quand nous parlons de schizophrénie, nous faisons référence à ce que nous savons de ces maladies, c’est-à-dire pas grand-chose, tant la vision mise en avant dans la fiction est déformée. On pense à Rain Man, à Fight Club ou à Psycho, à des personnages soit exceptionnellement brillants et incapables d’aligner une phrase, soit des fous à lier prêts à tuer n’importe quel péquin qui à la malchance de passer par là.

À l’occasion des Journées de la schizophrénie, la Fondation Pierre-Deniker a commandé une étude sur l’utilisation du terme « schizophrénie » sur le Web. Entre juillet 2017 et décembre 2018, 106 000 publications ont été analysées.
Il en ressort que dans les espaces politique et culturel, l'usage du terme « schizophrénie » est péjoratif.
« Dans l’espace politique, qui recouvre 26 % des publications, le terme est employé à 90 % comme une insulte pour disqualifier non seulement le discours mais aussi l’adversaire en tant que personne. »

Les internautes qui l’utilisent à mauvais escient participent à la stigmatisation de ce trouble psychiatrique et à la confusion autour de sa réalité.

Dans les commentaires  

Dans les espaces participatifs, on retrouve différents usages : l’emploi de « schizophrène » ou d’« autiste» pour insulter un personnage public ou pour discréditer un autre abonné. Parfois, des invitations à « aller faire un tour à Sainte-Anne » et autres établissements psychiatriques, d’autres fois encore d’aimables suggestions à prendre un traitement médicamenteux sans attendre. Sans surprise, ces commentaires relèvent de l’invective et sont donc contraires à la Charte de participation. 

Ces préjugés et expressions caricaturales contribuent à stigmatiser les personnes autistes ou schizophrènes.

Peut-on espérer s’exprimer de façon intelligente et respectueuse, réinventer nos façons de rire et de faire rire, sans rabaisser et déshumaniser systématiquement quiconque est différent ?

Il n’est pas question de censure : la langue française est suffisamment riche et variée pour prendre la parole et user de son esprit critique avec causticité, sans être discriminant, dans une société qui répartit déjà la parole en excluant certains.

Pour bien nommer les choses

À toutes fins utiles, selon le Vidal, les troubles du spectre autistique « regroupent plusieurs maladies, dont la plus fréquente est l’autisme. Ils se traduisent par trois principaux éléments : des troubles des interactions sociales, des troubles de la communication verbale et non verbale, et la présence de comportements stéréotypés et répétitifs. »

« La schizophrénie fait partie des psychoses. Contrairement aux idées reçues, elle n’est pas un dédoublement de la personnalité. Le schizophrène ne se prend pas pour un autre, mais il perçoit la réalité d’une manière très différente de ceux qui l’entourent. Cette psychose provoque une désorganisation du psychisme qui entraîne des hallucinations, des délires, et des modifications du langage et du comportement. Les malades ont fréquemment de graves difficultés de communication avec les autres. »

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