Billet de blog 10 sept. 2021

Ana Ferrer
Equipe Modération
Journaliste à Mediapart

Psychophobie : quand le handicap se transforme en insulte

Nous avons reçu des mails d’abonné·es choqué·es de voir les mots « autiste » ou « schizophrène » utilisés comme des insultes dans les fils de commentaires. Pour les personnes en situation de handicap mental, leurs familles, amis et collègues, cet usage impropre visant à disqualifier certains est violent et doit cesser.

Ana Ferrer
Equipe Modération
Journaliste à Mediapart

Nous avons reçu des mails d’abonné·es choqué·es de voir les mots « autiste » ou « schizophrène » utilisés comme des insultes dans les fils de commentaires. Pour les personnes en situation de handicap mental, leurs familles, amis et collègues, cet usage impropre visant à disqualifier certains est violent et doit cesser.

Cette réflexion suit son cours également au sein de notre rédaction, pour choisir le vocabulaire le plus inclusif possible.

« Autiste », le nouveau « trisomique »

Dans les années 1990, à la télévision comme dans les cours de récré, il était courant d’utiliser « mongolien » ou « trisomique » comme insulte. Faire référence à une maladie génétique pour se moquer de quelqu'un faisait partie du langage courant. Il faut dire qu’entre blagues racistes, sexistes et discriminantes, les 90’s furent une décennie placée sous le signe du bon goût, où la subtilité le disputait à l’intelligence.

Depuis quelques années, elles ont fait place à « autiste » ou « schizophrène ». On se souvient en 2017 de la déclaration toute en finesse de François Fillon « je ne suis pas autiste », qu’il répéta trois fois (au cas où l’on n’aurait pas bien compris que c’était stupide dès la première occurrence).
Ces choix de vocabulaire relèvent de la psychophobie : la discrimination à l’encontre des personnes qui ont ou sont censées avoir un trouble psychique.
Les personnes souffrant de trouble psychique sont déjà exclues de la société. L’accès à l’éducation n’est pas garanti, celles qui arrivent à être scolarisées sont souvent harcelées, l’accès à l’emploi est encore plus rare. L’emploi de ces mots comme insultes n’est pas anodin ; il témoigne de la prégnance des clichés discriminants envers les maladies psychiatriques dans la société.
Il révèle et alimente le système validiste dans lequel nous évoluons : une société qui « peine à s’adapter pour accueillir tous ses membres car elle reste conçue pour un individu standard, modèle purement imaginaire, exempt de toute fragilité », écrit Anne-Sarah Kertudo.

La psychiatrisation comme attaque ad hominem 

Le Larousse précise qu’au sens figuré, l’autisme est un « déni de réalité qui pousse à s’isoler et à refuser de communiquer, et, particulièrement, d’écouter autrui ».

Ainsi utiliser « autiste » en guise d’insulte revient à reprocher à quelqu’un d’être borné, de vouloir rester enfermé dans son monde. Ce qui ne décrit pas en quoi consiste réellement l’autisme – en plus du tort causé par ricochet aux personnes concernées, transformant l’autisme en étiquette disqualifiante.

Selon une étude de l’Ifop, « un peu plus d’un Français sur dix affirme avoir déjà traité quelqu’un d’autiste (12 %), utilisant ainsi ce trouble afin de moquer ou d’insulter un tiers. Mais il est plus inquiétant de voir que les 18-24 ans sont plus du double à reconnaître l’avoir déjà fait (29 %) ».
Le mot « schizophrène » est largement employé pour décrire quelqu’un qui aurait deux personnalités distinctes. Comme pour l’autisme, quand nous parlons de schizophrénie, nous faisons référence à ce que nous savons de ces maladies, c’est-à-dire pas grand-chose, tant la vision mise en avant dans la fiction est déformée. On pense à Rain Man, à Fight Club ou à Psycho, à des personnages soit exceptionnellement brillants et incapables d’aligner une phrase, soit des fous à lier prêts à tuer n’importe quel péquin qui à la malchance de passer par là.
À l’occasion des Journées de la schizophrénie, la Fondation Pierre-Deniker a commandé une étude sur l’utilisation du terme « schizophrénie » sur le Web. Entre juillet 2017 et décembre 2018, 106 000 publications ont été analysées.
Il en ressort que dans les espaces politique et culturel, l'usage du terme « schizophrénie » est péjoratif.
« Dans l’espace politique, qui recouvre 26 % des publications, le terme est employé à 90 % comme une insulte pour disqualifier non seulement le discours mais aussi l’adversaire en tant que personne»

Les internautes qui l’utilisent à mauvais escient participent à la stigmatisation de ce trouble psychiatrique et à la confusion autour de sa réalité.

Dans les commentaires  

Dans les espaces participatifs, on retrouve différents usages : l’emploi de « schizophrène » ou d’« autiste» pour insulter un personnage public ou pour discréditer un·e autre abonné·e. Parfois, des invitations à « aller faire un tour à Sainte-Anne » et autres établissements psychiatriques, d’autres fois encore d’aimables suggestions à prendre un traitement médicamenteux sans attendre. Sans surprise, ces commentaires relèvent de l’invective et sont donc contraires à la Charte de participation. 

Ces préjugés et expressions caricaturales contribuent à stigmatiser les personnes autistes ou schizophrènes.
Peut-on espérer s’exprimer de façon intelligente et respectueuse, réinventer nos façons de rire et de faire rire, sans rabaisser et déshumaniser systématiquement quiconque est différent ?

Il n’est pas question de censure : la langue française est suffisamment riche et variée pour prendre la parole et user de son esprit critique avec causticité, sans être discriminant, dans une société qui répartit déjà la parole en excluant certains.

Pour bien nommer les choses

À toutes fins utiles, selon le Vidal, les troubles du spectre autistique « regroupent plusieurs maladies, dont la plus fréquente est l’autisme. Ils se traduisent par trois principaux éléments : des troubles des interactions sociales, des troubles de la communication verbale et non verbale, et la présence de comportements stéréotypés et répétitifs. »

« La schizophrénie fait partie des psychoses. Contrairement aux idées reçues, elle n’est pas un dédoublement de la personnalité. Le schizophrène ne se prend pas pour un autre, mais il perçoit la réalité d’une manière très différente de ceux qui l’entourent. Cette psychose provoque une désorganisation du psychisme qui entraîne des hallucinations, des délires, et des modifications du langage et du comportement. Les malades ont fréquemment de graves difficultés de communication avec les autres. »

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal — Asie et Océanie
Rentrer ou pas à Futaba, près de Fukushima : le dilemme des anciens habitants
La dernière des 11 municipalités évacuées en 2011 à proximité de la centrale nucléaire de Fukushima accueille de nouveau des habitants sur 10 % de son territoire. La levée de l’interdiction de résidence, présentée comme un pas vers la reconstruction, ne déclenche pas l’enthousiasme.
par Johann Fleuri
Journal
Les enjeux d’un second procès à hauts risques pour l’ancien président
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Fil d'actualités
La présidence des Républicains se jouera lors d’un second tour
Éric Ciotti, tenant d’une ligne droitière, et Bruno Retailleau, représentant l’aile conservatrice et libérale du parti, se sont qualifiés dimanche pour le second tour de l’élection du président des Républicains, a annoncé dimanche la présidente par intérim du parti Annie Genevard.
par Agence France-Presse

La sélection du Club

Billet de blog
L’électricité, un bien commun dans les mains du marché
Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?
par maxime.tallant
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes
Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar