Homo Detritus et l'idéal trompeur d'un monde sans restes

En écho à l’exposition « Vies d’ordures : de l’économie des déchets », le MuCem propose un cycle de grandes conférences mensuelles autour du thème « Nature, culture, ordures ». Mediapart en est partenaire pendant tout le printemps.

Trier, réduire, réutiliser, recycler : nous appliquons les règles du « bien jeter » en croyant « sauver la planète ». Ce geste raconte en réalité le rapport ambivalent qu’entretient avec la nature l’homme contemporain, qui produit toujours plus d’ordures imputrescibles tout en rêvant d’effacer leurs traces. Cette quête de pureté accompagne l’histoire des sociétés industrielles qui ont fait de l’Homo detritus la face cachée de l’Homo economicus.

Un jour de 2009, Baptiste Monsaingeon, alors doctorant en sociologie, s’est embarqué sur un voilier pour écumer l’Atlantique à la recherche de ce nouveau « continent de plastique » dont tous – militants écologistes, marins, scientifiques... – parlaient. Il n’a pas découvert de continent, aux latitude et longitude identifées, mais il a vogué, neuf mois durant, de Dakar aux Bermudes, de Lisbonne à La Havane, jusqu’au cœur de la mer des Sargasses à 1500 kilomètres de toute côte, sur un océan de plastique. Il y a le spectaculaire des décharges à ciel ouvert et des sacs-poubelle de plaisanciers sur les plages, il y a le visible des bouchons, bidons, bouteilles, grains de polystyrène, sacs plastique, qui à chaque mile cognent contre l’étrave du bateau. Il y a aussi le presque invisible des micro-particules de plastique flottant en mer, et enfin, l’invisible des nano-particules qui détruisent la faune et la flore marines, étoffent les poissons, acidifient l’eau. S’il avait creusé, en terre ferme, une carotte géologique, le chercheur aurait trouvé du plastique dans les déjà épaisses couches supérieures. De « continent » de plastique, point ; mais du plastique partout: « L’Anthropocène est en réalité un Poubellocène », aiment à dire les géologues depuis les années 1970. On estime que la production de déchets aura triplé dans un siècle, passant de 4 millions de tonnes par jour à 12 millions.

Les sociétés industrielles ont créé un Homo detritus, successeur de Sapiens et face cachée de l’Homo economicus, explique Baptiste Monsaingeon dans son livre Homo detritus (Le Seuil, avril 2017). Celui-ci pourrait bien être devenu un « jeteur idéal », capable de consommer tout en « bien jetant » pour « sauver la planète ». Ce geste éco-citoyen en dit autant de la réalité de nos modes de vie que de nos représentations de la salubrité, de la réparation, d’une forme de rédemption. Reprenons par exemple l’image du « continent de plastique ». Pourquoi nous frappe-t-elle? Parce qu’elle circonscrit un problème, en forme de grande décharge au loin, et laisse imaginer une solution : face à la catastrophe rendue concrètement appréhendable, il suffirait de se relever les manches, d’affréter des navires qui ratisseraient la mer, puis de recycler le plastique, voire d’en tirer du pétrole par combustion... le tout pour un coût économique et écologique bien supérieur à la pollution déjà engendrée. Selon Baptiste Monsaingeon, il faudrait plutôt interroger cette promesse de « réparer le monde » comme seul horizon d’action. C’est cette quête de pureté qu’il met en cause en observant la relation ambiguë de l’Homo economicus à la nature, qui risque de se vivre sous le mode du « Tout doit disparaître », que met en œuvre l’économie circulaire du recyclage industriel. Or est-il seulement possible de « faire monde sans faire de restes ?

Mieux vaudrait alors, plutôt que cacher ce déchet que nous ne saurions voir, développer des comportements adaptés et des techniques alternatives pour le rendre vivable.

Au Mucem, la prochaine conférence aura lieu le 18 mai prochain, à 19H, dans le grand anphithéâtre. Prononcée par Philippe Descola, professeur au Collège de France, elle aura pour titre "Penser la nature à l’heure de l’Anthropocène".

 

 

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