L'avenir des frontières

Le 25 février dernier, Michel Foucher, géographe, donnait au MuCEM à Marseille, la conférence inaugurale du nouveau Cycle Pensées du Monde, consacré à l'avenir des frontières, dont Mediapart est partenaire.

Le 25 février, Michel Foucher, géographe, donnait au MuCEM à Marseille, la conférence inaugurale du nouveau Cycle Pensées du Monde, consacré à l'avenir des frontières, dont Mediapart est partenaire.


[Cycle l'Avenir des Frontières] L'Europe et le... par lemucem Conférence inaugurale du nouveau cycle Pensées du Monde, au MuCEM, par Michel Foucher

« Traverser les frontières m’aide à voir » : Michel Foucher a fait sienne, en géographe, cette phrase qu’aime à dire l’écrivain Michel Butor pour caractériser son éthique de vie et son imaginaire sur le monde. Entre l’homme de la rationalité géopolitique qu’est apparemment Michel Foucher et le poète, une expérience commune : le besoin et le plaisir de passer de l’autre côté, de regarder au-delà ou d’un autre point de vue. La frontière est ainsi la ligne qui, en dessinant l’horizon, le borne et l’ouvre à la fois. Aussi loin qu’il se souvienne, Michel Foucher, né en banlieue parisienne en 1946, a su que le voyage serait son destin, le voyage dans toute son ambivalence émotionnelle, que l’on aborde chaque fois avec une mélange de curiosité et d’appréhension. Nourri de ses rêves d’enfant sur les traces de Tintin ou sur les cartes du monde, il a choisi la géographie et, dans cette discipline, la question des frontières. Pourtant, précise-t-il souvent, « pour un géographe, il n’y a pas de frontière ». Entendez : nulle frontière n’est « naturelle », inscrite de toute éternité et pour toujours sur terre, dans le paysage, entre les nations.

Cette idée de frontière naturelle, qui façonne pour une part le « modèle français » des frontières, a une histoire avant d’avoir une géographie : elle est née à l’époque révolutionnaire de 1789 dans l’euphorie scientiste et universaliste qui voulut définir le mètre étalon à partir d’une mesure réelle d’un méridien terrestre et, de même, les frontières inscrites dans la terre elle-même, ses montagnes, ses mers et ses fleuves. C’est donc bien plutôt à « l’invention des frontières » que Michel Foucher s’intéresse, car si l’idée symbolique ou le besoin de frontière est certainement inscrit anthropologiquement dans la manière dont les hommes aménagent leur vie en société, leur tracé, lui, est institué par l’histoire et la politique… pour le meilleur et parfois pour le pire.

Il affirme cette position dès son premier ouvrage, L’Invention des frontières, paru en 1986, qui était sa thèse, consacrée essentiellement à l’Amérique latine (complétée et plusieurs fois republiée depuis sous le titre Fronts et Frontières, Ed. Fayard). Et il s’impose très vite comme un spécialiste scrupuleusement documenté, maniant aussi bien la longue histoire des frontières que leur actualité la plus brûlante. Il était pionnier en 1986 à s’intéresser à ce sujet ; la chute du mur de Berlin trois ans plus tard l’a rendu incontournable et a affermi pour longtemps son travail. Car, aime-t-il à expliquer, ce moment de 1989, que tout Européen a vécu sous le mode de l’abolition des frontières – avec la destruction de celle, de fer, qui séparait alors le monde en deux depuis plus de quarante ans -  a inauguré au contraire une « obsession des frontières » (pour reprendre le titre d’un de ses livres, Ed. Perrin, 2007) qui a contribué à faire de la « question des frontières », sous toutes ses formes, le sujet crucial d’aujourd’hui.

Ne serait-ce qu’en Europe, 14 000 km de frontières internationales ont été créées depuis 1989, note-t-il dans L’Obsession des frontières (paru en 2007) et 40 % de la population européenne vit dans des zones frontalières ou transfrontalières. A l’ère de la globalisation, se lie finalement aux frontières le destin problématique du modèle de l’Etat-nation hérité du XIXe siècle. En ce temps-là, l’Europe inventait le passeport avec l’objectif de contrôler et limiter les sorties de ses ressortissants ; sommes-nous, avec murs et barbelés, en train d’inventer un moyen d’empêcher les entrées ? Qu’est-ce alors qu’une bonne frontière, si ce n’est, comme le conseillait naguère Théo Klein à Ariel Sharon, le premier ministre israélien, « celle qui donne à chaque peuple le sentiment d’être libre chez soi, parce que, alors, la frontière peut-être un lieu de rencontre et de coopération plutôt qu’une ligne de confrontation ? ». Autant de questions et de convictions que défend inlassablement Michel Foucher. 

Professeur (à l’Université de Lyon II naguère, à l’Ecole Normale Supérieure, à l’ENA, à l’IEP, aujourd’hui titulaire de la chaire de géopolitique au Collège d’Etudes mondiales de la FMSH, et fondateur de plusieurs formations d’experts), Michel Foucher a mis son expertise au service de l’action politique. Il siège aujourd’hui au Conseil des Affaires étrangères au sein du Conseil de l’Europe qui débat des politiques extérieures communes. Nul doute que la diplomatie est pour lui un art d’habiter les frontières.

Cette conférence inaugurale est la première d'une série de 5 consacrée à l'avenir des frontières où l'on retrouvera Rashid Khalidi, Achille Mbembe, Milad Douheï et Barbara Cassin. 

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