Quand les déchets composent le monde

En écho à l’exposition « Vies d’ordures : de l’économie des déchets », le MuCem propose un cycle de grandes conférences mensuelles autour du thème « Nature, culture, ordures ». Mediapart en est partenaire pendant tout le printemps.

Comment en est-on arrivés là? Et qui sont les responsables? C’est avec ces deux questions en tête que le documentariste Jean-Robert Viallet a enquêté sur l’Anthropocène, cet événement géologique majeur, pour reconstituer, dans un film d’archives en cours de réalisation, le processus historique qui a mené la planète au bord du gouffe. En deux siècles seulement, le méthane a augmenté de 150 %, le protoxyde d’azote de 63 %, le dioxyde de carbone de 43 % dans l’atmosphère. D’ici à 2030, 20 % des espèces vivantes auront disparu de la surface de la Terre; d’ici à la fin du XXIe siècle, le climat se sera réchaffé de 2 à 6 °C. Mais, s’interroge le réalisateur, «à quoi servent toutes les fantasmagories et les scénarios catastrophe si nous n’avons pas compris comment, par quels processus, par quels choix politiques et économiques nous avons atteint ce point de non-retour?» Il s’agit donc de se demander qui est ce «nous», quel «homme» a supplanté les forces naturelles et déstabilisé le système Terre, bref, qui est «l’anthropos» de l’Anthropocène. Est-ce l’Indien Yanomami qui chasse, pêche et jardine sans le recours à aucune énergie fossile, au même titre que l’Américain moyen?

La démarche de Jean-Robert Viallet a été inspirée par le livre de deux historiens, L’vénement Anthropocène, de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, devenu une référence essentielle pour qui veut comprendre ce qui nous arrive. Prenant toutes les mesures de «l’événement», les deux auteurs invitent aussi à une relecture critique du nouveau «grand récit» de l’Anthropocène. Ce récit, en forme d’épopée anthropologique globale d’un chasseur-cueilleur devenu «force tellurique», a eu le mérite d’accélérer la prise de conscience de la dégradation écologique et de dessiner la chronologie de ses étapes, qui suit l’histoire de l’énergie (char- bon, pétrole, nucléaire...), donc les deux siècles et demi de la modernité industrielle depuis la machine à vapeur jusqu’au Big Data.

Manque cependant à ce grand récit la désignation concrète des acteurs du changement: «nous», c’est le modèle de développement de l’homme occidental (la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie faisant aujourd’hui partie des pays les plus émetteurs de CO2). Ce sont, plus encore, quelques industriels dont les intérêts financiers ont été constamment ménagés par les politiques publiques. C’est ainsi que, par exemple, on abandonna les tramways au profit de la voiture individuelle, on incita au chaffage électrique alors que, dès 1950, 80 % des chauffe-eaux en Floride fonctionnaient à l’énergie solaire... Aujourd’hui, le grand récit de l’Anthropocène, en continuant de mettre en scène le surplomb de l’homme face à la nature, pourrait lui-même se recycler en défense d’un illusoire «développement durable» et de la toute-puissance technologique de la géo-ingénierie. Vivre dans l’Anthropocène exige au contraire de renoncer aux certitudes de la science et à la maîtrise de la nature. «l’heure de l’Anthropocène, concluent Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, le fonctionnement de la Terre devient une affaire politique. »

La prochaine conférence de ce cycle, par Baptiste Monsaingeon, intitulée "Homo detritus et l’idéal trompeur d’un monde sans restes" sera bientôt en ligne sur Mediapart. 

Au Mucem, la prochaine conférence aura lieu le 18 mai prochain, à 19H, dans le grand anphithéâtre. Prononcée par Philippe Descola, professeur au Collège de France, elle aura pour titre "Penser la nature à l’heure de l’Anthropocène".

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