Aux racines de la peur entre juifs et musulmans

Le 26 mars dernier, Ella Shoat, professeur à NYU, était l'invitée du Mucem à Marseille pour le second temps d’une série de conférences (dont Mediapart est partenaire) autour du thème de la peur.

Le 26 mars dernier, Ella Shoat, professeur à NYU, était l'invitée du Mucem à Marseille pour le second temps d’une série de conférences (dont Mediapart est partenaire) autour du thème de la peur.

Les débats du Mucem : Ella Shoat © Mediapart

 

Née en 1959 en Israël, de parents irakiens, vivant et enseignant aux Etats-Unis, Ella Shoat se revendique autant juive qu’arabe, et a fait de la défense des identités multiples le cœur de son travail.

En introduction, le psychanalyste Fehti Benslama, qui coordonne le cycle du MUCEM La Peur, raisons et déraisons, dont Mediapart est partenaire, l’appelait d’ailleurs par son nom complet : Ella Habiba Shoat. Un prénom juif et un prénom arabe qui, accolés, traduisent la profondeur des liens entre ces groupes et la complexité historique de leurs rapports.

Professeur à l’Université de New York, au département d’études du Moyen-Orient, elle est l’auteur d’une critique du sionisme du point de vue des juifs orientaux (Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les Juifs orientaux en Israël, éditions La Fabrique, 1998). Elle a étudié plus récemment les nouvelles peurs, notamment l’islamophobie, engendrée aux Etats-Unis par les attentats du 11 Septembre.

Dans sa conférence, elle part des attentats de Paris pour insister sur le fait que les juifs et les musulmans ne constituent pas des ennemis immémoriaux. Elle déconstruit, en l’historicisant, le clivage entre ces deux communautés et montre, en particulier, comment le regard orientaliste et la colonisation ont bouleversé les représentations de ces deux peuples.

« Pendant des siècles, les deux groupes étaient rangés ensemble sous la rubrique "sémites" », rappelle-t-elle, lors d’une allocution qui est aussi une leçon de culture visuelle portant sur la manière dont la peinture exprime, parfois mieux que des paroles, des cadres de pensée et des représentations politiques ou culturelles.

Durant cette conférence, Ella Shoat analyse en effet plusieurs tableaux de peintres européens, notamment celui d’Alfred Dohendecq, L’Exécution de la Juive, datant de 1860 qui montre une femme juive égorgée à Fès, au Maroc, par un musulman. Elle analyse en particulier comment la figure du « musulman-tueur-de-juif » a permis de refouler l’histoire ancienne du « chrétien-tueur-de-juif. » Dans une certaine mesure, explique-t-elle, « la figure du musulman a servi de bouc émissaire à la culpabilité chrétienne envers les juifs. »

Alfred Dehodencq, L'exécution de la Juive, 1860 Alfred Dehodencq, L'exécution de la Juive, 1860

 

Le prochaine conférence de ce cycle de six consacré à la peur aura lieu au MUCEM le 23 avril prochain. L'invité sera Charles Enderlin et le titre de sa conférence : "Guerre, résilience et peur dans la société israélienne contemporaine."

Retrouvez ici la première conférence de ce cycle, donnée par l'historien médiéviste Patrick Boucheron.

Retrouvez ici un article au sujet du livre de Benjamin Stora et Abdelwahab Meddeb, Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à jours, paru chez Albin Michel.

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