Journal d’un jeune médecin de campagne

Le médecin généraliste Jérémy Liénart*, pas encore 30 ans, a choisi de s’installer en milieu rural. Il y exerce une médecine à l’ancienne, solitaire, faite de visites à domicile, au contact d’une population rurale.

Le médecin généraliste Jérémy Liénart*, pas encore 30 ans, a choisi de s’installer en milieu rural. Il y exerce une médecine à l’ancienne, solitaire, faite de visites à domicile, au contact d’une population rurale.

En venant de Lille, une fois quittée l’autoroute, la traversée de la plaine des Flandres françaises se fait au gré des villages aux noms imprononçables : Oudezeele, Worhmout, Volckerinckhove,… Les maisons mitoyennes de briques rouges semblent au premier abord toutes se ressembler. Dans cette belle campagne nordiste, en cette toute fin de septembre ensoleillée, il y a de l’agitation sur les routes car la saison est à la récolte des pommes de terre. Le docteur Jérémy Liénart est en retard : de retour à son cabinet, une patiente sans rendez-vous l’attend pour une consultation. Il est 14 heures 30. « J’ai encore 3 visites à faire avant 15 heures. Je sais que je ne pourrais pas tenir les délais. »

« On est débordés, mais c’est très difficile de dire non à un malade »En plus de recevoir ses patients à son cabinet, ce jeune généraliste continue à faire des visites à domicile, surtout chez ses patients âgés, qui vivent de manière isolée. « On va assez loin dans les villages alentours, car on draine toute la patientèle qui n’a plus accès à un médecin dans son village, » confie-t-il. Il y a sur le canton 7 médecins généralistes pour 10 000 habitants, assez peu pour que l’Agence Régionale de Santé (ARS) qualifie la situation de « fragile ». Dans le village de 1600 habitants où exerce ce jeune médecin–et dont il souhaite qu’on taise le nom par pudeur- ils sont 3 médecins. Une situation étonnamment prospère, dont se réjouit le maire du village. Il évoque, ravi, la pharmacie, le cabinet de l’infirmière libérale et « même un cabinet dentaire qui s’est installé le 1er janvier ». La démographie médicale est à l’image de la situation économique et sociale, stable: le canton de Cassel affiche un taux de chômage de 11% en 2012, selon l’Insee, inférieure à la moyenne régionale. Dans un village voisin, un médecin est parti à la retraite le mois dernier et les effets se sont fait sentir immédiatement : « Les patients se tournent vers nous. On est débordés, mais c’est très difficile de dire non à un malade, » se désole Jérémy. Chaque midi, il avale son déjeuner en 10 minutes, devant des résultats d’analyse biologique, ou en consultant la paperasse en retard.

Cette vie de médecin de campagne, Jérémy l’adore. Ses patients le lui rendent bien. « Avoir du chocolat ou un verre prêt quand vous arrivez chez un patient, c’est génial. Les gens ont encore cette image du médecin qui a fait des études, qu’on écoute. » Dans la salle d’attente, cette mère célibataire demande à ses deux enfants de bien se tenir, « pour faire bonne impression ». On est loin de l’exercice dans certains cabinets de grande ville, où la visite chez le généraliste est un simple passage obligé pour décrocher un rendez-vous chez le dermatologue ou le cardiologue. Jérémy redoute cette médecine de « prestataire de service », selon ses mots. « Ici on est en première ligne » aime-t-il à rappeler. « Quand on m’appelle pour une blessure au bras, je sais que je peux me retrouver face à un membre arraché.»

L’installation de Jérémy il y a un an et demi a bien sûr soulagé l’ensemble de la population. Dans un sourire, le maire parle de son « plaisir » et de la crainte qui s‘éloigne de se retrouver dans la situation des autres maires de la région. A Hondschoote une commune située à 25 kilomètres, la municipalité se démène pour remplacer l’un de ses médecins parti à la retraite depuis près de deux ans.

Dans le village du docteur Liénart, en ce début d’après-midi, tous les commerces sont fermés. Les enfants laissent traîner leur trottinette et leur vélo devant le pas de leur maison. Le bar-tabac a baissé son rideau, comme la friterie qui ouvre de midi et demi à 13 heures 30. La seule véritable animation a lieu quand les voitures doivent attendre au passage à niveau que le TGV ait traversé la commune. Jérémy est habitué à ce mode de vie : « j’ai grandi à la campagne, pas en plein centre de Lille, j’aime beaucoup le cadre de vie ».

«J’ai pris la succession d’un médecin qui travaillait trop. Je fais peut-être la même erreur»Pourtant Jérémy a choisi de vivre à mi-chemin entre Lille et le village où il exerce. Une heure de trajet quotidien indispensable pour avoir une vie sociale et personnelle épanouie. Et pour limiter les concessions faites par sa compagne. La vie personnelle est souvent ce qui retient les jeunes médecins libéraux de s’installer en milieu rural. De nouvelles pratiques émergent, comme le salariat ou le regroupement dans des maisons de santé pluridisciplinaire, avec pour objectif de mieux gérer les horaires de travail. Ce décalage avec les médecins de sa génération, Jérémy le ressent : « J’ai pris la succession d’un médecin qui travaillait trop. Je fais peut-être la même erreur. » Son métier le comble pour l’instant. Mais lui ne sait pas si sa vie entière sera celle d’un médecin de campagne. Comme un symbole, la plaque de son prédécesseur est restée accrochée à l’entrée du cabinet.

Kilian Bridoux

* nom d’emprunt, conformément à sa demande d’anonymat

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