A Warhem, trois médecins à la croisée des chemins

Dans le village de Warhem il n’y qu’un seul cabinet médical, mais trois générations de médecins généralistes s’y croisent. Quentin Dang, 40 ans, « aigri» par la surcharge administrative, prépare son départ au Québec. Étienne Cornu, 28 ans, lui succède : il veut « rendre service » sans se laisser déborder. Il sera épaulé par Pierre Denys, médecin retraité toujours actif, qui n’a jamais compté son temps pour ses malades.

Dans le village de Warhem il n’y qu’un seul cabinet médical, mais trois générations de médecins généralistes s’y croisent. Quentin Dang, 40 ans, « aigri» par la surcharge administrative, prépare son départ au Québec. Étienne Cornu, 28 ans, lui succède : il veut « rendre service » sans se laisser déborder. Il sera épaulé par Pierre Denys, médecin retraité toujours actif, qui n’a jamais compté son temps pour ses malades.

Une boulangerie, une école, un bureau de poste, un cabinet médical : voilà ce qu’il faut pour faire vivre un village. Mais l’équilibre est précaire. Si un médecin part sans successeur, tout un bassin de vie souffre.

Situé à 6 kilomètres de Dunkerque, le village de Warhem est en proie au doute. Dans la salle d’attente du cabinet médical, il se murmure que le Docteur Dang, en poste depuis cinq ans, serait sur le départ. « J’ai peur ! confesse Odette Cooreman, 73 ans, je n’ai pas le permis, je suis seule et les médecins se déplacent rarement à domicile aujourd’hui ». « Je suis atteinte d’une malformation congénitale au dos. Si je fais ne serait-ce que quinze minutes en voiture, je suis couchée de douleur le lendemain », renchérit Laurence Marchyllie.

Assis en face des deux dames, Franck Figoureux préfère, lui, faire le déplacement du village de Hoymille, distant de 5 minutes en voiture, afin de profiter de la ponctualité du Docteur Dang. « A Hoymille, même quand on a un rendez-vous avec l’un des deux médecins, il faut bien attendre 1h30 avant d’être reçu.Ils sont tellement débordés qu’ils finissent régulièrement à 22 ou 23 heures ! »

« Les médecins qui sont en burn out sont un peu fautifs quelque part. Il faut savoir se ménager »Pourtant, surchargé de travail, Quentin Dang l’est aussi. Au rythme de 11 à 12 heures par jour, cet ancien urgentiste lillois enchaine les consultations. Le village compte 2061 habitants et il est l’unique médecin à plein temps. « Le temps est sacré », affirme-t-il, l’œil sur la montre. Un rendez-vous tous les quarts d’heure : il veut tenir le rythme pour soigner un maximum de patients dans la journée et finir à 19 heures. Un emploi du temps millimétré que le praticien a aménagé de façon à profiter de ses enfants en bas-âge tous les midis et le mercredi après-midi. « Les horaires de folie ne sont pas un problème pour moi. Je sais gérer mon temps. Les médecins qui sont en burn out sont un peu fautifs quelque part. Il faut savoir se ménager ».

A 40 ans, Quentin Dang souhaite malgré tout quitter Warhem d’ici un an et demi pour s’installer au Québec. « Travailler beaucoup à la campagne n’a jamais été un problème pour moi, c’était un véritable choix de ma part. C’est la surcharge administrative qui m’a dégoûté de mon métier. Je gagne bien ma vie mais la moitié part en taxes et impôts sur le revenu. Je n’ai rien dit pendant longtemps mais on grignote toujours plus, ce n’est plus possible ». Le médecin ne supporte pas plus les directives nationales interférant dans sa pratique libérale. « On est de plus en plus surveillés. On ne doit pas trop prescrire de médicaments non génériques, pas trop de séances de kinésithérapie. Je veux bien soigner avec des ‘Ave Maria’ tous les jours mais je n’en peux plus de devoir expliquer à mes patients pourquoi tel médicament n’est plus remboursé ».

Cela fait trois ans que le docteur mûrit son projet à l’étranger. Il a déjà fait reconnaître ses diplômes français et attend le signal des autorités québécoises pour réaliser son « stage d’adaptation », en vue de son intégration au système médical canadien. « J’avais la vocation et la foi au départ mais ces cinq années m’ont rendu aigri ».

Un médecin s’en va, un autre arrive. La succession de Quentin Dang est déjà assurée. Monsieur le Maire joue les timides en réservant l’annonce de la bonne nouvelle à ses administrés, mais l’affaire est sur de bons rails. Etienne Cornu, médecin de 28 ans, souhaite reprendre la patientèle une fois sa thèse soutenue cette année. C’est le retour d’un enfant du village. « J’ai fait des remplacements en ville et à la campagne et clairement, la ville me stresse alors qu’en campagne je respire. C’est mon élément », raconte-t-il, tout en installant sa mère plâtrée dans la salle d’attente du docteur Dang.

Pour ses cinq dernières années d’étude, le jeune homme a reçu une bourse mensuelle de l’Agence Régionale de Santé (ARS) de 1200 euros brut. « Cela m’a permis de m’acheter des livres, de payer ma chambre étudiante et de mettre de côté en prévision de ma future installation », explique-t-il. Seule contrepartie : s’engager à pratiquer la totalité de son exercice professionnel pendant cinq ans, à compter de la fin de sa formation, dans une zone où l’offre médicale fait défaut. Ce contrat d’engagement de service public a été créé par la loi « Hôpital, patients, santé, territoires » de 2009.

A son dernier pointage en août 2015, l’ARS a relevé 67 zones dites « en difficulté » ou « fragiles » en offre de soins de 1er recours. Le canton de Bergues, où se situe Warhem, ne compte que 7.2 médecins pour 10 000 habitants (il y en 9,4 dans le Nord et 13,3 en France), la densité de généralistes y est donc considérée comme faible. Une aubaine pour l’étudiant qui voulait de toute manière devenir généraliste à la campagne.

Son prédécesseur Quentin Dang le met en garde : « en travaillant à la campagne, il va toucher à tout : pédiatrie, gériatrie, gynécologie, angines, gastro. Il faut avoir un peu de bouteille. Je pense qu’il a encore des illusions ».

« Se montrer disponible mais ne pas se laisser déborder »Le jeune homme est conscient de la charge de travail qu’impose la médecine libérale: « Au début de la carrière, on a envie de rendre service, par exemple en faisant des visites à domicile pour faciliter la vie des patients en zones isolées. Mais il faut mettre des limites rapidement. Se montrer disponible mais ne pas se laisser déborder». Se garder une demi-journée par semaine pour faire du sport, consulter sur rendez-vous ou non : Étienne Cornu réfléchit à son futur rythme de travail « pour ne pas être esclave des patients », sans avoir de réponse idéale pour le moment.

Quentin Dang a lui arrêté une organisation de travail. Il prend exclusivement sur rendez-vous, sauf urgence, et restreint le nombre de ses visites autant que possible. « Mes patients comprennent généralement que j’aie besoin de me protéger, mais certains pensent que le médecin de campagne est corvéable à merci. J’ai déjà entendu dire au Conseil de la Communauté de communes que j’étais un médecin feignant, alors que j’ai la clientèle la plus grosse du canton ! ».

 

Quand il n’est pas au cabinet le mercredi après-midi, Quentin Dang est remplacé par le docteur Denys, 71 ans. Le praticien est à la retraite mais continue les consultations, « par amour du métier ». « Il me suit depuis ma naissance, je viens pour lui », explique Hélène Waeteraere, habitante du village voisin. La salle d’attente se remplit. Le docteur Denys consulte sans rendez-vous jusqu’à 19h, mais « si à 21 heures, il reste du monde, il faut continuer». Avoir une retraite passive, hors de question pour Pierre Denys qui se voit bien pratiquer encore trois ou quatre ans. « Aujourd’hui, les médecins de campagne n’agissent plus par vocation, mais pour gagner leur vie. Ils veulent allier vie de famille et travail. Je comprends, mais c’est dommageable. » Pierre Denys l’admet, il a raté des choses à côté, mais « la vocation passe avant tout. « Si des gens ont besoin d’être soignés, j’y vais ». Un engagement plein et entier en décalage avec la philosophie du Docteur Dang. « Ma femme a déjà dû cesser son activité de géomètre-expert. Elle a fait ce sacrifice quand on s’est rendu compte que notre première fille passait onze heures par jour chez la nounou car nous avions deux emplois chronophages ! J’aspire à profiter davantage de mes enfants », se justifie-t-il. Les campagnes sont ainsi les témoins de la rupture générationnelle à l’œuvre chez les médecins.

Elise Laperdrix

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