Calais: le désert médical par la lorgnette québécoise

Désert médical : l’image est forte, elle suggère d’importantes difficultés d’accès à des soins. Calais est l’une des zones du Nord-Pas-de-Calais qui compte le moins de médecins par habitant. Mais vu par la lorgnette québécoise, le désert a des airs de mirage. Par Marie Fortin

Désert médical : l’image est forte, elle suggère d’importantes difficultés d’accès à des soins. Calais est l’une des zones du Nord-Pas-de-Calais qui compte le moins de médecins par habitant. Mais vu par la lorgnette québécoise, le désert a des airs de mirage. Par Marie Fortin

La France compte suffisamment de médecins, mais leur répartition disparate sur le territoire est problématique. Le gouvernement français parle de « fracture médicale » et a mis en place en 2012 le Pacte territoire-santé, pour garantir l’accès aux soins de tous les Français sur l’ensemble du pays. A Calais, selon le Conseil de l’Ordre des médecins, il y a 8,4 médecins généralistes pour 10 000 habitants en 2015, contre 9 en moyenne dans la région et 13,3 au niveau national. Le nombre de médecins spécialistes est également inférieur aux moyennes régionales et nationales.

A Calais, l’infirmier libéral Armand Devigne est à l’initiative d’une nouvelle carte de coordination de soins, lancée dans la région il y a tout juste un mois. Elle sert à rassembler les coordonnées de tous les professionnels libéraux d’un patient. C’est un moyen pour moi d’entrevoir la réalité de l’accès aux soins dans cette ville de 47 000 habitants. Armand Devigne est infirmier libéral depuis plus de trente ans et président de l’Union régionale de professionnels de santé (URPS) des infirmiers. Cette organisation a financé la carte de coordination de soins, en partenariat avec quatre autres URPS.

Cette carte est une réponse à la concurrence que se livrent des paramédicaux trop nombreux!Le premier objectif de cette carte est d’assurer un suivi coordonné du patient, par exemple après une hospitalisation, en assurant une  continuité des intervenants. Mais c’est aussi un moyen de contrer le détournement de patientèle, précise Armand Devigne. Il arrive en effet que des patients soient dirigés à leur sortie d’hôpital vers de nouveaux professionnels de santé de ville, simplement parce que personne ne s’est donné la peine de demander ou de chercher les coordonnées des soignants habituels. Loin d’orienter le patient dans le désert médical, cette carte est en réalité une réponse à la concurrence que se livrent des paramédicaux trop nombreux!

L'infirmier Armand Devigne, auprès de son patient Pierre Balavoine et de sa femme, Dominique

L’infirmier Armand Devigne, auprès de son patient Pierre Balavoine et de sa femme, Dominique

J’accompagne Armand Devigne dans sa tournée, chez Pierre Balavoine, 64 ans, qu’un AVC a laissé avec une paralysie partielle. Il a pu retourner vivre chez lui après avoir passé huit mois en centre de rééducation. Il est aidé par sa femme Dominique. Dès notre arrivée, elle brandit la carte de coordination de soins de son mari, sur laquelle elle a dû brocher une page supplémentaire, faute de place pour tout écrire.

Pierre Balavoine est devenu handicapé du jour au lendemain. La tristesse prend le pas sur son air jovial quand, avec sa femme, ils se remémorent les étapes franchies depuis que la maladie s’est brutalement invitée dans leur vie. Dominique Balavoine n’a que des éloges pour l’organisation des soins et les professionnels en santé. Ils lui ont appris à prendre soin de son mari, ils lui ont offert un soutien psychologique. C’est essentiel pour elle qui tient à s’occuper de son mari à leur domicile. « Je me suis investie, » dit-elle.

Direction Marck, tout prêt de Calais, et la pharmacie de Jean-Marc Lebecque, président de l’URPS des pharmaciens,qui participe lui aussi à cette carte de coordination des soins. Je m’arrête dans une brasserie voisine. L’expression « désert médical » est étrangère aux clients que j’interroge, tout comme la réalité qu’elle décrit. L’un d’eux dit n’avoir aucun mal à obtenir un rendez-vous chez son médecin. « Et si c’est urgent, m’explique un autre, je peux voir mon médecin le jour même ».

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Le pharmacie de Marcq Jean-Marc Lebecque

Lorsque plus tard je relate ces propos, et ceux des Balavoine, au pharmacien, il proteste. Cela ne correspond pas à la réalité de la majorité des gens, selon lui. Il m’invite à le suivre pour sonder sa patientèle. Nous passons tout de go de son bureau, à l’arrière de son officine, au comptoir. Le pharmacien interpelle toute la pharmacie d’une voix forte : « la journaliste veut savoir qui ici a eu du mal à avoir un rendez-vous chez son médecin ». La plupart des sept ou huit personnes présentes lèvent la main. « Enfin, me dis-je, des habitants du désert! » Mais quand je demande des précisions à mes interlocuteurs sur ce qu’ils entendent par « avoir du mal » à avoir un rendez-vous, je suis déconcertée : entre deux et cinq jours d’attente! Pour un spécialiste, un mois. Et encore plus s’il s’agit d’un ophtalmologiste, ajoute le pharmacien indigné.

Au Québec, il faut compter plus de six semaines pour avoir un rendez-vous avec son médecinEn mon for intérieur, je suis à la fois incrédule et admirative. Au Québec, il faut compter plus de six semaines pour avoir un rendez-vous avec son médecin. 20 % des Montréalais n’ont pas de médecin attitré, principalement parce qu’ils n’en trouvent pas. Et le tableau n’est pas plus rose aux urgences des hôpitaux de la Belle Province : le temps d’attente moyen y est de plus de 16 heures.

Mais il demeure qu’en France, la situation se dégrade, les délais pour voir un médecin s’allongent. Selon l’Observatoire Jalma de l’accès aux soins, c’est en ophtalmologie que les délais sont les plus longs, 111 jours. Et les délais sont en moyenne deux fois plus longs en province qu’en région parisienne. Deux Français sur trois pensent que le système de santé s’est dégradé ces dernières années, particulièrement à l’hôpital. En cause, principalement, des délais d’attente trop longs et la faible disponibilité des personnels de santé.

Jean-Marc Lebecque s’insurge contre la législation actuelle, qui impose des obligations territoriales aux pharmaciens, tandis que les médecins peuvent s’établir où bon leur semble. Le pharmacien dénonce le manque de courage politique qu’il faudrait pour imposer des obligations territoriales aux médecins. À Marck, poursuit-il, il ne reste maintenant que trois médecins. « Nous sommes dans la perte de chance», assure-t-il. Nous sommes dans la perte de chance

Les Français sont habitués à un accès rapide à des soins de santé de qualité. On ne peut qu’être d’accord avec eux. Mais la comparaison France – Québec est choquante. Choquante parce qu’elle met en évidence la disparité des services pour des coûts pourtant similaires. En 2013 les dépenses en santé de la France représentaient 10,9 % de son PIB, celles du Canada 10,2 %. La comparaison met aussi en évidence ma  résignation – ou est-ce du cynisme, du désabusement? –  et celle de mes compatriotes face au marasme dans lequel le système de santé québécois s’enlise. Je cherchais le désert médical dans le Nord-Pas de Calais, j’y ai trouvé une oasis.

Marie Fortin

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