Billet de blog 23 oct. 2015

Dunkerque, le Far West de l’ophtalmologie

Dans cette ville du Nord-Pas-de-Calais, les ophtalmologues sont rares et les délais d’attente déraisonnables. Mais la nature à horreur du vide, et les initiatives fleurissent: ophtalmologie à distance avec le concours d’optométristes, coopération avec les orthoptistes… Devant une telle créativité, les plaintes de l’Ordre des médecins et des syndicats pleuvent. Par Amélie Quentel

Caroline Coq-Chodorge
Journaliste à Mediapart
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Dans cette ville du Nord-Pas-de-Calais, les ophtalmologues sont rares et les délais d’attente déraisonnables. Mais la nature à horreur du vide, et les initiatives fleurissent: ophtalmologie à distance avec le concours d’optométristes, coopération avec les orthoptistes… Devant une telle créativité, les plaintes de l’Ordre des médecins et des syndicats pleuvent. Par Amélie Quentel

« Le prochain créneau que je peux vous proposer est le 16 juin 2016, à 10 h. Désolée Monsieur, mais mon planning est complet jusqu’à cette date. » Chantal Rauwel raccroche le téléphone. Nous sommes le 30 septembre 2015, et, dans son bureau impersonnel de la place Jean-Bart, cette secrétaire dunkerquoise est lasse. Lasse de refuser les patients, lasse d’une situation qui, selon elle, dure depuis bien trop longtemps. Chantal, qui travaille pour le même praticien depuis 1978, a eu le temps de réfléchir à la question du manque d’ophtalmologues à Dunkerque. De prendre du recul, aussi. Alors, cette dame pince-sans-rire utilise l’humour pour cacher son désarroi : « Par pitié, trouvez-nous des ophtalmos ! »

« Désastre », « pénurie », « gros souci »…Dans les rues aux couleurs ocres, dans les cafés quelque peu délaissés mais surtout dans les salles d’attentes, les patients évoquent volontiers leurs déboires. A peine le mot « ophtalmologie » est-il prononcé, que les langues se délient. Le sujet fait causer à Dunkerque, et pas en bien. « Désastre », « pénurie », « gros souci »… Il faut compter, en général, entre six mois et un an avant d’obtenir un rendez-vous. Mais cela, seulement si le patient consulte le même cabinet depuis longtemps. Car les médecins ne reçoivent plus de nouveaux patients, comme l’indiquent plusieurs boîtes vocales de praticiens. L’un d’eux, qui travaille dans le centre-ville depuis 1974, assure qu’il leur est difficile de faire autrement : « On a déjà du mal à satisfaire nos patients actuels, alors on se concentre sur les fidèles. » 9 ophtalmologues possèdent un cabinet à Dunkerque. C’est peu, au regard des 90 995 habitants de la cité. Selon des chiffres de l’Agence régionale de santé (ARS) de 2012, le Nord-Pas-de-Calais fait partie des quatre zones dont la démographie des ophtalmologues est la plus faible en France.

Mais à Dunkerque, la révolte est en marche. Plusieurs initiatives ont récemment été mises en place. Réorganisation de la profession, ouverture d’un nouvel espace ophtalmologique à la polyclinique de la ville, mais aussi d’un « centre de vision nouvelle génération »… Les projets fleurissent, quitte, parfois, à s’écraser les uns les autres. A Dunkerque, ce n’est pas la guerre des nerfs qui se joue, plutôt la guerre des yeux. Quinze jours d’attente en Belgique

Certains habitants ont bien tenté de ne pas prendre partie, en choisissant par exemple d’aller consulter en Belgique – quinze jours d’attente, vingt minutes de trajet, frais remboursés par les mutuelles. Mais, depuis quelques temps, l’offre s’est développée sur la ville. D’abord en 2012, avec l’ouverture du centre Ophta City, qui se présente comme un « facilitateur d’accès aux soins ophtalmologiques ».

Facilitateur, c’est vrai : les rendez-vous sont délivrés sous quinze jours. Comment expliquer une telle différence entre ce centre et les autres ophtalmologues ? Peut-être l’absence d’ophtalmologue : à Ophta City, le spécialiste n’est pas basé à Dunkerque, mais en Espagne. Les consultations sont faites par des optométristes, des professionnels de santé chargés des tests de réfraction ou de la fourniture d’équipements optiques. Ils réalisent les examens et transmettent les résultats à l’ophtalmologue. Celui-ci transmet sous quinze jours une ordonnance, en fonction des besoins du patient.

Chez Ophta city, l’opthalmologue est en EspagneRencontrée à la sortie de son rendez-vous à Optha City, rue du Leughenaer, Lauriane Casteleyn est conquise. Cette coach sportif de 22 ans « ne sait même pas si elle a vraiment vu un ophtalmo » mais qu’importe : son rendez-vous, elle l’a obtenu vite. Elle devra revenir dans quinze jours, pour récupérer les verres qu’elle a commandés au centre. Car c’est là l’autre particularité de ce cabinet, à la décoration dernier cri : il est obligatoire d’y commander ses verres pour lunettes si l’on veut obtenir une prescription. Pour accéder à ces services, Lauriane a déboursé 25 euros de frais d’ophtalmo remboursés par la Sécurité sociale (contre 29 euros pour une consultation sans dépassement d’honoraire chez un spécialiste libéral), mais aussi 35 euros de frais techniques, sans compter le montant des verres. Une somme conséquente, certes, mais pas dissuasive pour autant : « Ici, c’est un peu plus cher, mais c’est le prix à payer pour la rapidité. »

La rapidité est-elle pour autant synonyme de qualité ? Pas vraiment, si l’en on croit certains professionnels de la lunette. Julie Ricouart, opticienne à Dunkerque, raconte avoir plusieurs fois reçu dans son magasin des clients mécontents : « Plusieurs personnes se sont plaintes d’avoir reçu des verres avec une mauvaise correction. » Elle va plus loin : « J’ai aussi un diplôme d’optométriste. Je sais donc que les optométristes n’apprennent pas au cours de leur formation à déceler des pathologies. Or, parfois, ce qui peut passer pour une simple baisse visuelle cache un problème plus grave. Il est vraiment nécessaire de voir un ophtalmologue. » « Les optométristes n’apprennent pas au cours de leur formation à déceler les pathologies »

Côté ophtalmos, le jugement est aussi sévère : « C’est une machine à fric. Tous les gens qui m’en ont parlé ne veulent plus y retourner. » En juillet 2012, peu de temps après son ouverture, Ophta City avait du fermer, sur décision de l’Ordre départemental des médecins. Il s’appuyait sur l’absence d’agrément du centre et sur l’emploi d’optométristes, une profession non reconnue par le Code de la santé publique. Ophta City a rouvert depuis, malgré les procédures en référé initiées par le Syndicat national des ophtalmologistes de France. Contactée, la direction d’Ophta City n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Coopération opthalmologue-orthoptiste: +35% de consultationsOphta City n’est plus la seule alternative pour les patients en manque de rendez-vous à Dunkerque. En juillet 2015, un centre médical ophtalmologique du groupe Point Vision a ouvert ses portes à la polyclinique Grande-Synthe. Fruit de la volonté d’un praticien exerçant auparavant en libéral, il propose aux Dunkerquois un accès facilité aux consultations. Le tout, en misant sur la coopération avec les orthoptistes. L’orthoptie, à la différence de l’optométrie, est une profession paramédicale reconnue spécialisée dans l’exploration des troubles de la vision et qui agit sur prescription de l’ophtalmologue. Selon un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de juillet 2015, cette coopération, en dégageant du temps médical pour les ophtalmologues déchargés de certains examens techniques et du suivi simple de certains patients, pourrait augmenter jusqu’à +35% le nombre de consultations.

Une telle amélioration est-elle à l’œuvre au centre Point vision de Dunkerque ? Selon une optométriste également en fonction à Grande-Synthe, tout n’est pas encore parfait : « En juillet, il y avait un an d’attente pour un rendez-vous, parce que deux de nos trois ophtalmos ne travaillent qu’à temps partiel. Cela devrait changer. On va rouvrir l’offre de consultations à la mi-octobre, pour proposer des rendez-vous à la mi-novembre. » Sur le site de Point vision, il est pour l’instant indiqué que le prochain créneau disponible est… le 26 septembre 2016. D’ici là, bon voyage en Belgique.

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