A Lille, « v’la les rouges qui débarquent ! »

Par Margaux Wartelle. Depuis 1986, la maison dispersée de santé de Lille Moulins invente une manière de travailler en collectivité, au bénéfice des patients les plus démunis. Près de trente ans après sa création, la structure innove toujours et attire de jeunes médecins. En privilégiant le lien social et le soin de qualité.

Par Margaux Wartelle. Depuis 1986, la maison dispersée de santé de Lille Moulins invente une manière de travailler en collectivité, au bénéfice des patients les plus démunis. Près de trente ans après sa création, la structure innove toujours et attire de jeunes médecins. En privilégiant le lien social et le soin de qualité.

« Je viens ici depuis 30 ans. Les gens sont sympas, on s’y sent bien. Ma sœur, c’est pareil, alors qu’elle habite à Dunkerque ». Dans la salle d’attente aux couleurs chaudes, cette patiente vient pour une consultation sans rendez-vous. Et elle apprécie cette possibilité, rare en ville, surtout de 8h30 à 19h du lundi au vendredi sans interruption, et le samedi matin. En plein cœur du quartier populaire de Moulins, au sud de Lille, la maison de santé dispersée est installée dans une rue passante et animée, alignement typique de maisons de brique. Avec deux tiers de la population âgée de moins de 25 ans, ce quartier proche du centre-ville connaît des difficultés sociales: près de 30% de la population active est au chômage. Si les médecins ne manquent pas, la philosophie de la maison dispersée est unique. Ici, aucune affiche médicale punaisée au mur mais des livres pour enfants et de l’espace pour patienter. « Ce n’est pas un lieu agressif, c’est un même beau lieu », souligne Bertrand Riff, cofondateur de la maison de la santé. Il revendique une certaine « pratique politique de son métier ». Né de la « rencontre de deux médecins engagés » à gauche sans être encartés, l’établissement fait figure d’ovni dans la métropole. En 1986, l’accueil des confrères n’est pas des plus chaleureux. « V’la les rouges qui débarquent » auraient-on dit selon Bertrand Riff. 

Un lieu né de « la rencontre de deux médecins engagés »

Novatrice il y a 30 ans, la maison de santé dispersée a toujours un temps d’avance. Dans le Nord-Pas-de-Calais, « il n’y a que deux maisons de santé en territoire urbain » rapporte Laurent Verniest, médecin et président de la Fédération des maisons de santé du Nord-Pas-de-Calais. Une vingtaine sont installées en zone rurale, car c’est « une des façons de lutter contre les déserts médicaux », poursuit Laurent Verniest. A la maison dispersée, pas de désert médical mais des enjeux sociaux importants. Son équipe médicale est pluridisciplinaire : six médecins généralistes, deux orthophonistes, trois infirmières, deux psychologues. Ils ont également noué au fil du temps des relations avec des professionnels de santé et des associations du quartier. Une « médecine de qualité », à l’approche sociale, est prodiguée en concertation.

« Le temps de l’explication et de la pédagogie est très important »

Christine Schaubroeck, l’une des deux accueillantes de l’établissement, aide les patients à remplir les dossiers de CMU (Couverture maladie universelle), prend les rendez-vous chez les spécialistes, le radiologue, et « inscrit même parfois les enfants à la cantine ». Selon elle, les principaux obstacles à l’accès aux soins sont la barrière de la langue, la complexité de l’administration, la nécessité d’avoir une adresse postale… « Le temps de l’explication et de la pédagogie est très important, même si c’est chronophage pour nous » détaille Rachida Gallouj, jeune médecin généraliste arrivée dans la structure il y a six ans.

Et si « toute l’humanité est accueillie, du bac moins dix au bac plus dix », insiste-t-on, les patients bénéficient cependant à plus de 50% de la CMU, certains autres de l’AME (Aide médicale d’État, pour les étrangers en situation irrégulière). Alors, ici, on pense différemment. « Il y a une vraie transversalite entre médecins et auxiliaires para-médicaux. Et la relation  entre patients et professionnels est horizontale, on ne se place pas en "sachants" mais on essaye de comprendre leur vision du monde, voir là où ils en sont », explique Bérangère Donnet, médecin généraliste. Rassemblée dans la salle commune autour d’un déjeuner convivial, l’équipe paraît soudée. Comme dans toute maison de santé pluridisciplinaire, elle se rassemble de manière hebdomadaire et les dossiers médicaux des patients sont partagés. Cette communication permet une meilleure compréhension du profil des patients. En outre, tous ces professionnels partagent leur temps avec d’autres activités, toutes aussi engagées : l’Armée du Salut, une association d’hébergement d’urgence pour femme, un collectif d’aide pour les personnes transsexuelles… Les professionnels partagent une « envie et une éthique commune ». « La relation entre patients et professionnels est horizontale, on ne se place pas en "sachants"».

La structure n’a aucun mal à recruter. Jean, étudiant en médecine en stage de cinquième année, reconnaît une « vraie flexibilité dans le travail ». « Ici, on n’est pas captif de son métier, s’il y a le moindre empêchement, on peut s’organiser avec nos collègues ». L’aspect humain l’intéresse aussi : « il y a beaucoup de personnes en détresse psychologique qui viennent. Souvent il faut insister pour avoir le vrai motif de la consultation. Derrière un rhume anodin, se cache peut être un malaise psychique profond ». Pour les jeunes médecins, le caractère collectif de la pratique du métier est importante. Les maisons médicales, dans les zones rurales désertées comme dans les quartiers défavorisés, s’imposent comme une nouvelle forme d’exercice de la médecine libérale. Pour Cécile Fournier, jeune universitaire au CNRS dont la thèse porte sur les maisons de santé, « les frontières du métier bougent, et les jeunes professionnels veulent faire partie du mouvement ».

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