Première sensation de Lussas, l'«anticorps» Sylvain George, à l'écoute des migrants

Une bande d'adolescents en slips, corps mouillés, sur la rive abandonnée d'un canal. Ils se lavent au shampooing, puis se rincent à l'eau d'une fontaine, sous les rayons du soleil. Certains se risquent à nager, visiblement ravis.

Une bande d'adolescents en slips, corps mouillés, sur la rive abandonnée d'un canal. Ils se lavent au shampooing, puis se rincent à l'eau d'une fontaine, sous les rayons du soleil. Certains se risquent à nager, visiblement ravis. Au fond, la silhouette imposante du beffroi de Calais. On sort la brosse à dent, ici le peigne, la séquence dure, sept, huit minutes, et se charge d'un érotisme auquel on ne s'attendait pas. Car ces corps exposés en toute liberté sont ceux d'Erythréens, coincés dans le Nord de la France faute de mieux, sur la route vers la Grande-Bretagne. Des migrants, dont les corps malmenés sont la grande affaire de l'édition 2008 des Etats généraux du documentaire de Lussas.

 

Le filmeur de cette saisissante scène de baignade en noir et blanc s'appelle Sylvain George. Il a 40 ans. Quasiment inconnu des milieux cinéphiles français, mais multi-programmé cette année à Lussas. Il dit qu'à 17 ans, il voulait déjà être cinéaste, qu'il a toujours pensé qu'il le serait. Il a présenté lundi 18 août une quarantaine de minutes passionnantes de ce qui devrait devenir, en 2009, son premier long métrage documentaire. «J'ai emprunté pour de multiples raisons de multiples chemins de traverse», se justifie-t-il. Durant lesquels il a empoché pas moins de quatre DEA ou master - en cinéma et en philosophie notamment.

 

Le titre provisoire de l'oeuvre en chantier depuis deux ans et demi, Qu'ils reposent en révolte (des figures de guerre), traduit bien la démesure du projet. Première partie : décrire les politiques nationales d'immigration, et leurs conséquences sur les individus. Deuxième volet : les mobilisations sociales en matière d'immigration, mais pas seulement (logement, CPE...), au nom de la convergence des luttes, parce que «les choses s'articulent complètement». Où l'on croisera, au fil des séquences tournées à l'échelle du bassin méditerranéen, des sans-papiers et demandeurs d'asile sur sol français, des Africains piégés dans l'enclave de Ceuta, des militants de RESF à Paris, des gardiens dans des centres de rétention d'étrangers, etc. Montrer à l'écran, un à un, les rouages des politiques migratoires, afin d'éviter contresens et atermoiements. Le tout rassemblé sous la forme des poèmes élégiaques, et traversé de citations de poètes et philosophes. Bref, sur le papier, c'est démentiel.

 

A Lussas, Sylvain George s'est d'ailleurs entouré de multiples précautions pour introduire cette «esquisse de travail, quelques fragments, une toute première copie de travail du début de la première partie du film en cours, un premier jet pas plus». De la course poursuite entre flics et migrants dans les allées d'un parc, au concert a capella improvisé dans la noirceur de la nuit, les premières séquences, toutes tournées à Calais, confirment la qualité de la relation qui semble s'être nouée entre filmeur et filmés. Sylvain George s'explique sur sa pratique de ce cinéma participatif, tout à l'écoute d'un autre irréductible : «Faire du cinéma, c'est faire des images, mais c'est aussi ne pas en faire».

 


 

 

 

Très vite, le tournage devient donc affaire d'éthique. Suivre durant des mois ces situations de détresse extrême oblige le cinéaste à faire des choix : «Tous les moyens ne sont pas bons pour avoir une image».

 

 

 

 


On l'aura compris, Sylvain George fait ce que l'on appelle du cinéma militant, en solitaire, avec trois francs six sous. Militant ? A ceux qui détourneraient leurs yeux, convaincus que l'on a rien vu de neuf en la matière depuis Medvekine et consorts, surtout sur les écrans français, Sylvain George précise : «Je veux construire des films qui peuvent participer pleinement à des mobilisations». Force est de constater que ses premiers travaux circulent mieux dans les réseaux associatifs et les collectifs de sans-papiers (comme ici) que dans les festivals de cinéma. Parallèlement à la grande oeuvre en préparation, George s'est en effet essayé à des formes plus courtes, plus modestes, proches de la forme des ciné-tract, baptisées, Bourdieu es-tu là, des «contre-feux» (dont Un homme idéal, fragment de la vie d'un sans-papier en France, projeté jeudi soir à Lussas). Dans N'entre pas sans violence dans la nuit, son premier court, il témoigne, un vieux caméscope au poing, de la «révolte populaire» qui accompagne la «rafle» de sans-papiers, dans le quartier de Château rouge, à Paris, en octobre 2005.

 

Curieuse sensation pour le spectateur, baladé entre le très contemporain (les flux de déplacés économiques) et le très distancié (via le noir et blanc, et parfois, des effets de saturation), entre l'actuel et l'ancien. Sylvain George s'explique sans détour sur ce parti pris : il veut faire entrer en résonance les corps des vaincus par-delà les siècles, «témoigner de ces vaincus dont on ne parle pas».

 

 

 

 

Dérouler le fil de l'Histoire depuis le camp des vaincus... Sans surprise, Sylvain George a choisi son camp, et défend bec et ongles la philosophie de l'Histoire de Walter Benjamin, à l'encontre d'un ordre des choses trop figé. Et croit à un cinéma porteur d'un «projet d'émancipation».

 


 

 

 

Nicole Brenez, à l'origine de sa présence à Lussas, dit de lui qu'il est un de ces artistes «anticorps» qui surgissent à chacune des nouvelles crispations planétaires - comme c'est le cas, dans un autre registre, du conflit au Proche-Orient, accompagné d'une nébuleuse de documentaristes. «Je fais ce film là parce que ça m'intéresse. On ne travaille pas sur un sujet par hasard. Et en travaillant sur l'immigration, on travaille aussi sur soi», poursuit Sylvain George, aux origines mêlées - suisse, italienne, marocaine.

 

Dans l'une des scènes glaçantes du film en préparation, l'un des Erythréens se tourne vers la caméra et interpelle le spectateur, pour lui demander, en gros, de lui venir en aide. «Les migrants dans mes films peuvent m'aider à travailler sur moi-même. Et mon travail peut aussi leur permettre de passer un certain nombre de choses, de traduire l'expérience de la migration... Le film devient un espace commun, construit sur la confrontation de deux réalités, la mienne et la leur. Il y a échange total.» Du cinéma comme art de la rencontre, on en est toujours là.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.